Rivages

  • L'esprit d'indépendance - son insolence, son euphorie, sa force de détachement - souffle pour chaque personne selon une disposition biographique singulière, au gré d'instants qui, peut-être insignifiants de l'extérieur, s'inscrivent en nous comme les moments décisifs de notre histoire. Cet essai dit l'importance de savoir au vol les saisir. Le goût du jeu, l'envie de rire, l'art du voyage, le plaisir de lire, le droit de dire non à la chaîne des obligations et à celle des générations sont les éléments d'une jouissance aussi fragile que vitale de sa liberté.

  • Il est important de savoir distinguer entre ce qu'on souffre par nécessité et ce qu'il nous fait plaisir d'endurer. Faute d'accomplir la séparation, on manque, par complaisance dans la plainte sur des motifs de souffrir qui, au fond, nous sont chers, le plaisir de souffrir. Mais l'on manque aussi, en voulant se dérober à des souffrances inévitables, le lien essentiel qui unit le courage d'affronter la douleur à l'événement de la joie - à la seule possibilité d'un rapport au monde entièrement vivant.

  • - « A partir d'une évocation rapide de deux salons antérieurs, la chambre bleue de Mme de Rambouillet (XVIIe siècle) et le salon de Mme du Deffand (XVIIIe siècle), je voudrais, dans ce texte, issu d'une conférence, définir et faire sentir le rapport très singulier que Mme de Staël (XVIIIe et XIXe siècles) a entretenu toute son existence avec l'univers des salons et l'esprit de conversation.
    Une histoire qui pour elle commence à Paris dans le salon de sa mère et va se poursuivre, après son mariage avec M. de Staël, ambassadeur de Suède, dans son propre salon, rue du Bac ; un salon destiné d'abord à servir la gloire de son père Jacques Necker. Mais bientôt, sur l'ordre de Napoléon, elle devra s'exiler en Suisse. Et c'est au château de Coppet qu'elle va instaurer une vie de société originale, où, entre théâtre, musique, lecture, écriture, travail de traduction, la conversation tient un rôle majeur - mais il s'agit d'une conversation habitée par la passion, et toujours prête à bousculer les rites. Passion politique d'une part : Mme de Staël, insouciante des règles de la conversation, a une parole libre, spontanée. Le salon, à ses yeux, a une fonction subversive et de discussion politique. Passion amoureuse également : Sa relation tumultueuse avec Benjamin Constant inaugure un type d'union encore jamais expérimenté : Le couple entre deux intellectuels, deux partenaires égaux, deux écrivains « engagés ».
    Dans ses romans Delphine ou Corinne, Mme de Staël crée des personnages de femmes, qui s'illustrent par un art de la parole extraordinairement brillant, et même inspiré. Elle introduit sur la scène de la littérature des femmes d'exception, qui seront, pour cela même, rejetées par la société et condamnées à la solitude. Son écriture, à l'opposé des analyses de Proust considérant la conversation comme l'ennemie du talent d'écrivain, puise son énergie et sa force de conviction dans le bonheur, l'intelligence, la rapidité inhérents à l'esprit de conversation.

    1 autre édition :

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