Belles Lettres

  • Outre leur valeur poétique, les 56 Hymnes contre les hérésies présentés ici révèlent la construction d'une tradition chrétienne, d'une « orthodoxie », l'élaboration d'une pensée théologique contre des systèmes de pensée des premiers siècles du christianisme considérés comme hérétiques, ceux de Bardesane d'Édesse, de Marcion et de Mani. Ils permettent en creux de mieux connaître ces mouvements au moment où se définit face aux « autres » l'orthodoxie de ce que l'on appelle « la Grande Église ».
    L'ouvrage est précédé d'une introduction qui permet de poser le contexte de naissance de ces hymnes écrits en syriaque - la forme d'araméen d'Édesse en Mésopotamie du Nord - et de montrer comment la tradition textuelle syriaque a émergé par un processus d'élaboration, fait de polémique et d'apologétique, d'attaques et de défenses, où certaines croyances ont été réfutées et d'autres soutenues.
    La traduction est accompagnée de nombreuses notes visant à expliquer le mode de fonctionnement des images et des symboles employés par Éphrem, à décrypter les références aux systèmes des adversaires, à étudier le style et les techniques polémiques de l'auteur. Le lecteur est ainsi introduit à l'écriture si particulière d'Éphrem en forme poétique très dense, qui procède par glissement d'images, mêlant allusions bibliques, scènes de la vie courante et éléments du monde naturel, et qui n'hésite pas à s'adresser directement aux destinataires de ces hymnes - les coreligionnaires rassemblés lors de la liturgie - ou aux hérétiques qui en font l'objet, par de vives interpellations qui viennent animer le texte et rappeler sa dimension performative. Ces notes permettent de saisir les subtilités de l'argumentation et d'entrevoir derrière la forme polémique les croyances des manichéens, marcionites et bardesanites principalement, mais aussi de groupes moins connus comme les quqites, présents à Nisibe et à Édesse.

  • Le géorgien classique n'a que trois noms irréguliers, « Dieu, le curé et le vin », mais ce brevet de christianisme ne vaut que pour la plaine et la civilisation écrite. Les tribus montagnardes ont trois valeurs bien différentes : la bière, le beurre et le paganisme. À maintes reprises, les souverains ont tenté de les christianiser en confisquant leurs idoles et en apprenant à lire à leurs enfants. Mais, tel un dragon enchaîné qui se libère, l'oralité païenne a toujours repris le dessus. Flexible, foisonnante, s'enrichissant de siècle en siècle, elle permet d'observer sur le vif une mythologie hybride, mêlant la foi chrétienne à des croyances immémoriales sur l'origine et l'ordre de l'univers. Il en a résulté un curieux panthéon, où les figures bibliques cohabitent avec les héros mythologiques et où l'humanité oscille entre l'ordre divin du monde et les soubresauts titanesques de la matière. La geste prométhéenne du titan géorgien Amiran est ici confrontée à la légende du géant abkhaze Abrsk'il, ainsi qu'à un dossier de sources arméniennes, littéraires et folkloriques relatives à un géant enchaîné. On constate une évidente parenté avec le mythe de Prométhée, mais les Grecs ont « assagi » la geste farouche du Caucase. Zaza Aleksidze, né en 1935, est membre de l'Académie des Sciences de Géorgie et correspondant de l'Institut de France. Il a dirigé l'Institut des manuscrits géorgiens et conduit les missions au Sinaï, qui ont découvert les textes « albaniens », langue chrétienne du nord de l'Azerbaïdjan disparue depuis le viiie siècle. Jean-Pierre Mahé, né en 1944, est membre de l'Institut de France et associé étranger aux Académies d'Arménie et de Géorgie.

  • Désespérant d'extirper des consciences la marque indélébile de l'oralité païenne, le savant religieux Mesrop Machtots décide de doter sa nation d'une écriture qui permettra de traduire la Bible et les Pères de l'Église. Ainsi les Arméniens deviendront un vrai peuple du Livre, aussi sûr des promesses de Dieu que l'ancien Israël.
    L'invention des lettres arméniennes en 405 est dépeinte par Korioun (vers 443), témoin direct de l'événement, comme une grâce théophanique, comparable au don de la Loi sur le Sinaï. Aussitôt Machtots favorise l'invention des alphabets géorgien et albanien. Désormais le christianisme caucasien devient indéracinable, malgré les persécutions zoroastriennes.
    Partagée entre la Perse et Byzance, l'Arménie recouvre son unité spirituelle. Simple parler local, l'arménien se hausse tout d'un coup au niveau des plus grandes langues de culture.
    Huit siècles plus tard (vers 1257), quand Vardan compose son Panégyrique, Machtots, le patriarche Sahak, leurs nombreux émules et disciples sont devenus des héros de légende. On les nomme les « Saints Traducteurs », que l'Église fête tous les ans. Ce sont les génies tutélaires de la nation. Leur labeur érudit a protégé l'identité arménienne contre les invasions étrangères et les tribulations de l'histoire. On leur prête de périlleuses pérégrinations en quête de la perle sans prix des paraboles du Royaume, et la paternité de toute science et de toute piété.

  • Un « dialogue sur le destin » attribué à Bardesane (154-222), le « philosophe araméen », est connu depuis qu'Eusèbe de Césarée en a signalé l'existence, à la fin du troisième ou au début du quatrième siècle et en a cité plusieurs extraits. Ce n'est cependant qu'en 1855 que l'ouvrage deviendra accessible grâce à l'édition et à la traduction anglaise, procurées par William Cureton, d'un écrit syriaque intitulé Livre des lois des pays, un dialogue dont le principal interlocuteur est Bardesane et dans lequel on retrouve un parallèle étroit, sinon littéral, aux passages cités par Eusèbe. Depuis la publication de Cureton, le Livre des lois des pays, volontiers qualifié de chef-d'oeuvre et considéré comme « le plus ancien texte syriaque après la Bible » (Rubens Duval), n'a cessé de susciter la curiosité et l'intérêt des spécialistes de la langue syriaque et de la littérature chrétienne ancienne, comme des historiens de la pensée. Dans ce dialogue mettant en scène des disciples et un opposant, Bardesane aborde de façon magistrale un des thèmes centraux de la réflexion théologique et philosophique de tout temps, la relation entre la providence et la toute-puissance divines, la liberté humaine et les contraintes de la nature et du destin. La polémique que Bardesane oppose au déterminisme et au fatalisme astral se fonde en bonne partie sur l'exposé des nomima barbarika, c'est-à-dire des moeurs, coutumes ou lois des « barbares ». Le Livre des lois des pays offre la version la plus développée de cet argument ethnographique, qui consistait à tirer parti de la diversité régionale des « lois » pour réfuter les astrologues et dont on attribue la paternité à Carnéade.

  • La polémique religieuse représente une page importante dans l'histoire des relations entre juifs et chrétiens. L'Antiquité en a laissé de nombreux témoignages littéraires, dont des dialogues mettant aux prises un juif et un chrétien. Ces textes se présentent en général comme des comptesrendus de débats réels. Les deux adversaires discutent sur les points essentiels de désaccord : Jésus est-il le Messie ? L'Évangile s'est-il substitué à la Loi juive ? Qui, des juifs ou des chrétiens, est le peuple de Dieu ? Mais, composés par des chrétiens, ces dialogues ont toujours pour but de montrer la supériorité du christianisme. Ils sont adressés avant tout aux chrétiens et servent à les instruire dans la foi. Le Dialogue de Timothée et Aquila, composé par un auteur inconnu, peut-être sous le règne de Justinien (vie s.), constitue, en grec, le témoin le plus important de ce genre littéraire dans l'Antiquité tardive. Le texte se présente comme la relation d'un débat organisé à Alexandrie entre le chrétien Timothée et le juif Aquila. Au terme d'une controverse consacrée avant tout à la question du Christ, le juif admet sa défaite et reçoit le baptême. Reflétant davantage une discussion idéale qu'une controverse réelle, le texte est un témoignage capital sur la façon dont les chrétiens se représentaient leur position par rapport au judaïsme à la fin de l'Antiquité. Cet ouvrage offre la première traduction française du dialogue dans sa forme longue, munie d'une introduction et d'un index biblique. Sébastien Morlet est Maître de conférences à l'Université de Paris-Sorbonne et membre de l'Institut universitaire de France. Il est spécialiste des textes de l'Antiquité tardive.

  • Peu après l'Empire romain, l'Éthiopie adopte à son tour le christianisme. Réduite d'abord à l'entourage royal et au milieu dirigeant, la christianisation touche bientôt en profondeur tout le Nord éthiopien, grâce à l'oeuvre missionnaire conduite à partir du milieu du Ve siècle par des moines venus de l'Empire. Frumentius est l'artisan de la conversion royale ; les faits n'ont pas laissé de récit indigène et c'est Rufin d'Aquilée qui en fournit en latin la relation originale. La tradition écrite éthiopienne la recopia et l'enrichit, conférant à Frumentius sa qualité de premier saint - et métropolite - du pays des négus. Garima est un des principaux missionnaires du Ve siècle et partage avec eux beaucoup de traits : fils d'un roi étranger, il obéit à l'appel de Dieu, renonce aux grandeurs terrestres, se retire et fonde un monastère. Takla Haymanot est un des acteurs, au XIVe siècle, d'une deuxième christianisation, qui touche le Sud du pays. Au cours de ses voyages, le saint engendre de nombreux fils spirituels et crée le plus important ordre monastique éthiopien. Le monastère qu'il fonda, Dabra-Libanos, fournissait le chef suprême de tous les moines. Ewos

empty