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  • Ce troisième volume de la traduction française du journal intégral de Virginia Woolf couvre les années 1923 à 1927, période bien remplie et de relative sérénité durant laquelle Virginia Woolf voit se préciser sa réussite littéraire et matérielle. Elle achève Mrs. Dalloway, écrit La promenade au phare et puis, s'interrogeant sur la genèse de ses livres, guette avec curiosité l'instant où poindra une idée nouvelle. Elle entrevoit vaguement un livre-poème (qui sera plus tard Les vagues) quand, tout à coup, s'interpose, s'impose à elle Orlando, hommage et peut-être adieu à son amie la romancière-poète Vita Sackevill West. Ce livre-là, Virginia Woolf le commencera et l'écrira très vite tout en poursuivant ses activités habituelles d'édition, de critique littéraire et sans cesser de noter ce qu'elle vit, ce qu'elle voit, parfois ce qu'elle ressent. Et ce journal, commencé un peu comme un exercice littéraire, devient de plus en plus une grande oeuvre en soi.
    Virginia Woolf, à la merci de mille souffles mystérieux, se raccroche là au réel et témoigne de son amour de la vie. Malgré migraines, angoisses, blessures, elle est sociable, elle s'intéresse à tout, elle se laisse ravir comme une enfant. Elle nous raconte avec autant de verve et de spontanéité les joies toutes nouvelles de l'automobile, que le déroulement d'une crise politique, une visite à Thomas Hardy que l'éclipse de 1926. Et que de beaux paysages, de superbes portraits ! C'est un prodigieux tête à tête avec la vie.
    Et puis, en filigrane, entre les lignes, sous la surface vivre et brillante, il y a le monstre qui rôde, la folie qui guette Virginia Woolf et qui finira par l'emporter, puisqu'elle devait se suicider en 1941. C'est cette double lecture qui donne tout son poids à cet extraordinaire Journal.

  • Ce quatrième volume du Journal intégral de Virginia Woolf nous montre, de 1928 à 1930, une Virginia heureuse de la vie plus large que lui permet la réussite de ses livres, et plus absorbée que jamais par la création littéraire. Elle achève Orlando. Simple divertissement pour elle et dont le succès l'étonne.
    C'est que déjà elle n'est plus préoccupée que de cet autre livre qui l'habite depuis des mois et qui va lui demander deux années de travail : Les Vagues, sans doute son chef-d'oeuvre, tout au long duquel le bruit de la mer scande le passage du temps "qui est le seul véritable événement de nos vies".
    Mais ce temps contre lequel elle ne peut rien, Virginia Woolf ne se lasse jamais d'essayer de la retenir, de le retrouver, de le marquer de son individualité. Dans ses romans, bien sûr (et durant cette période, outre Les Vagues, nous la voyons écrire ce curieux évangile du féminisme actuel : Une chambre à soi), mais surtout dans ce Journal sans pareil, où elle note un quotidien perçu avec une prodigieuse acuité, ce bel et vivace aujourd'hui traversé parfois d'angoisse, de terreurs, de maladie, mais dont elle apprécie les moindres beautés, les moindres bonheurs. Paysages, portraits, vie de famille, petits voyages, conflits avec les hommes, cercle d'amis qui s'élargit avec la notoriété. Nouvelles amitiés ambiguës. Après Vita, voici coiffé d'un tricorne ce grenadier d'Ethel Smyth, qui vient d'offrir son amour. Les livres lus ou à lire, Shakespeare toujours présent.
    Virginia Woolf anime tout cela de sa verve parfois cruelle et de son style fulgurant. Et elle en vient aussi parfois, pour mieux assurer la continuité de sa vie, pour mieux la placer dans le courant du temps, à citer, quand elle s'en souvient, les gros titres des journaux du jour : "Soulèvement en Espagne", "Rhume du prince de Galles", "Carnera bat Meen", "Eclatement d'une conduite d'eau dans Cambridge Circus", "Maladie de M. Poincaré", etc.
    De volume en volume, ce Journal (publié aux Editions Stock pour la première fois en français dans sa version intégrale) s'impose à nous comme un éblouissant chef-d'oeuvre du genre.

  • "Ainsi va la vie coulant sans cesse", écrit Virginia Woolf, à la veille de ses quarante-neuf ans. Elle prend ses résolutions pour l'année 1931 : "D'abord, n'en prendre aucune. Ne pas m'engager. Défendre ma liberté et me ménager. Ne pas m'obliger à sortir, rester plutôt seule à lire tranquillement dans l'atelier." Mais la tranquillité lui convient-elle ? Elle termine Les Vagues dont le succès va être immédiat - à sa grande surprise d'ailleurs, car elle a toujours été d'une grande simplicité devant la gloire. Très vite, elle se consacre à Flush, "ce chien abominable" qui lui pose des problèmes. Et aussitôt après, elle commence ces Pargiter qui deviendront Années, où elle évoque une Angleterre déjà en train de disparaître.
    Elle voyage aussi, avec son mari Leonard Woolf, en France, en Grèce, en Yougoslavie. A Egine, elle rêvera un instant d'une vie paisible, là, sans écriture. Mais le monde bouge autour d'elle. On commence à parler d'Hitler et de Mussolini, à entrevoir des signes avant-coureurs de désastre. 1931, 1932, 1933 : d'anecdotes insignifiantes en portraits parfois féroces, de jugements littéraires en petits incidents de la vie quotidienne, des plaisirs de la campagne à ceux des salons, Virginia Woolf nous entraîne irrésistiblement à sa suite. Rarement un écrivain aura su, comme elle le fait, au fil de cet incomparable journal, démonter les mécanismes de la création littéraire, évoquer les démons qui hantent le créateur et, en même temps, faire vivre le climat de son époque.

  • Avec ce sixième volume du Journal qui couvre les années 1933-1934 et 1935, nous abordons des temps difficiles, le tournant qui va conduire l'Angleterre et toute l'Europe à une nouvelle guerre. Virginia Woolf pour l'instant est toute absorbée par Les Années, ce long roman, étrange et vigoureux, qu'elle a peine à terminer, dans lequel elle tente d'extraire, justement, la quintessence de l'Angleterre.
    Mais comme l'Angleterre a changé ! Comme nous la voyons changer dans ce Journal, sous la plume de Virginia qui est aux premières loges, grâce à Leonard, son mari et à ses amis, grands économistes, sociologues ou ambassadeurs, tels que Maynard Keynes, lord Robert Cecil ou Lee Cooper.
    En dépit du traité de Versailles, les Allemands ont occupé la Rhénanie.
    La guerre d'Abyssinie vient entériner l'échec de la Société des Nations à laquelle Leonard a consacré tant de temps.
    Le roi George V meurt à Sandringham. Lorsqu'on le ramène à Buckingham, Virginia le voit au passage, étendu comme un gisant de pierre sur l'afflut d'un canon, sans plus rien de royal, pareil dans la mort à un quelconque boutiquier.
    Edouard VIII entre en scène, petit roi d'opérette au mauvais caractère, accompagné de l'indésirable Mrs. Simpson, qu'il préfèrera à la couronne pour l'humiliation de tous les Anglais, Virginia comprise, qui nous montre avec humour les dessous de l'affaire. Tout cela, et l'atmosphère encore plus que les faits, reprend vie sous sa plume.
    De plus en plus harcelée par la maladie, par la folie qui la guette toujours, Virginia Woolf n'est pas de ces écrivains craignant la stérilité qui peut venir avec l'âge, mais elle s'inquiète au contraire de n'avoir pas le temps d'écrire tout ce qu'elle porte en elle. Et pourtant c'est elle qui choisira son heure, lassée peut-être de sa tâche. Elle même a dit, alors qu'elle écrivait Les Vagues, et il faut la croire : "Ecrire est le désespoir même".

  • Voici le tome 7 du Journal, l'avant-dernier, qui couvre les années 1937 et 1938. Comme dans les précédents, deux voix, en réalité, vont se faire entendre : celle de l'écrivain qui affronte la création littéraire à bras-le-corps et celle de la femme, de plus en plus lasse, fragile, hantée par ses démonsà Dès le début, le ton est donné : "Il va falloir que je me plonge dans Trois Guinées, de manière à ce que les autres voix ne me parviennent qu'à peine. Seul le travail peut m'aider." Virginia Woolf vient d'avoir cinquante-cinq ans et elle tente de se persuader qu'elle a, selon ses propres mots, "franchi un seuil, rejeté un manteauà pénétré dans une zone de calme d'un bleu profond où l'on pourrait vivre les yeux grand ouverts". Son dernier ouvrage, Années, remporte un grand succès, ce qui l'émerveille et elle se réjouit, comme une débutante de la relative aisance financière que cela va lui apporter. Elle s'achète une robe, un chapeau, avec une satisfaction presque enfantine. En compagnie de Leonard, son mari, elle fait un petit voyage en France, visite la Dordogne, Souillac, Rodez, où ils couchent dans le "meilleur hôtel du monde".
    Mais elle n'oublie pas le monde qui l'environne et est lucide sur les événements qui bouleversent l'Europe.
    Le 12 mars 1938, Hitler envahit l'Autriche. L'embrasement général est proche et l'angoisse replonge Virginia dans ce qu'elle appelle douloureusement "son monde souterrain".
    Elle a commencé à écrire son dernier roman, Entre les actes, mais la "rage et le ravissement", qu'elle éprouvait naguère ne sont plus là. Elle se sent de plus en plus vulnérable, même si elle aime encore rire, plaisanter, jouer aux boules avec ses amis. Bientôt va se briser, nous le savons, dans à peine plus de deux ans, de toutes les voix du siècle une des plus humaines, des plus intérieures

  • Ce journal que Virginia Woolf avait commencé en 1915 va bientôt s'achever. Le dernier tome couvre les années 1939, 1940 et les premières semaines de 1941, avant que se taise brutalement une des voix les plus humaines, les plus intérieures de notre époque.
    La guerre imminente terrifie Virginia. Plus que jamais, elle se réfugie dans le quotidien et dans le travail - "il est essentiel que je m'y plonge". Elle nous l'avait déjà dit, elle nous le répète avec une sorte d'urgence, une angoisse qui affleure mais qu'elle gomme, qu'elle nie en décrivant minutieusement la surface de sa vie, la succession des petits faits de tous les jours - les visites, toujours trop nombreuses, les parties de boules avec Leonard, les allées et venues entre Londres et Rodmell, les nouvelles écoutées à la radio, la rédaction d'Entre les actes, son dernier roman, ce "bizarre méli-mélo de choses publiques et de choses privées". Cependant, l'Histoire est là qui, à son tour, gomme tout. On s'attend à l'invasion de l'Angleterre, le blitz se déchaîne, et Leonard parle de se suicider ensemble dans le garage Alors Virginia écrit, écrit encore, tente désespérément de se donner à elle-même l'illusion de la continuité, de la solidité de la réalité extérieure.
    Et puis, le 23 mars 1941, elle dit dans une lettre à sa soeur que "l'horreur a recommencé", qu'elle est persuadée de redevenir folle et que, cette fois, elle ne s'en remettra pas. Le 28 mars, elle se noie dans la rivière Ouse.
    Virginia Woolf est née en 1882 à Londres. Elle est certainement la romancière anglaise la plus considérable de la première moitié du xxe siècle. Ses ouvrages les plus connus sont : Mrs Dalloway, Orlando, Les Vagues, La Promenade au phare, Instants de vie. Entre les actes, etc. Elle a tenu toute sa vie son Journal dont s'achève, avec ce huitième tome, la première publication intégrale en langue française.

  • C'est à Londres, en 1922, que Virginia Woolf rencontra pour la première fois, au cours d'un dîner, Vita Sackville- West qui allait être pour de nombreuses années une des deux ou trois personnes les plus importantes de sa vie. Après avoir lu leur correspondance qui se poursuit sur plus de dix-huit ans, on ne pourra plus douter de la profondeur de la passion qui lia ces deux femmes exceptionnelles - une passion qui, en dépit des orages de la jalousie et parfois de la fureur, leur apporta, jusqu'à la mort tragique de Virginia, le bonheur d'une tendresse et d'une réciprocité de désirs qui renaissaient, crise après crise, de leurs cendres indestructibles.
    Vita-Sackville West excellait dans l'art de la correspondance. Qu'elle dépeigne des jardins anglais ou les steppes de la Prusse, les montagnes de la Perse ou les déserts de l'Arizona, sa démarche est alerte, imagée, avec un rien de malice dans la satire mondaine. Ses lettres nous transportent dans une époque où Gide et Proust choquaient, où un procès en obscénité était intenté à une romancière accusée de saphisme ; une période aussi où la littérature de langue anglaise, entraînée par de grands novateurs, continuait d'accorder la prééminence aux techniques de la fiction.
    Virginia Woolf, pour sa part, n'allait cesser de se débattre dans les affres de l'enfantement de « sa » vérité de l'écriture qui, peu à peu, l'acculerait au seuil de la folie. Mais au coeur de cette recherche torturante allait jaillir, avec une fraîcheur de fontaine, Orlando, dédié à Vita.
    À travers cette correspondance, c'est un nouvel aspect du fascinant et multiple visage de Virginia Woolf que nous apprenons à mieux connaître encore.

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