Agone

  • 1984

    George Orwell

    Dans la mégapole d'une superpuissance mondiale, Winston Smith vit, cadenassé dans sa solitude, sous le regard constant du télécran. Employé au ministère de la Vérité, il réécrit quotidiennement les archives de presse pour les rendre conformes avec la ligne officielle du moment. Mais un jour, le petit employé de bureau se rebelle, commence un journal, tombe amoureux et flâne dans les quartiers où vivent les proles, soustraits à la discipline du Parti. Dans ces lieux où subsistent quelques fragments du passé aboli, il va s'engager dans la rébellion.

  • « En 1841, dans son discours de réception à l'Académie française, Victor Hugo avait évoqué la «populace» pour désigner le peuple des quartiers pauvres de Paris. Vinçard ayant vigoureusement protesté dans un article de La Ruche populaire, Hugo fut très embarrassé. Il prit conscience à ce moment-là qu'il avait des lecteurs dans les milieux populaires et que ceux-ci se sentaient humiliés par son vocabulaire dévalorisant. Progressivement le mot «misérable», qu'il utilisait au début de ses romans pour décrire les criminels, changea de sens et désigna le petit peuple des malheureux. Le même glissement de sens se retrouve dans Les Mystères de Paris d'Eugène Sue. Grâce au courrier volumineux que lui adressèrent ses lecteurs des classes populaires, Eugène Sue découvrit les réalités du monde social qu'il évoquait dans son roman. L'ancien légitimiste se transforma ainsi en porte-parole des milieux populaires. Le petit peuple de Paris cessa alors d'être décrit comme une race pour devenir une classe sociale. » La France, c'est ici l'ensemble des territoires (colonies comprises) qui ont été placés, à un moment ou un autre, sous la coupe de l'État français. Dans cette somme, l'auteur a voulu éclairer la place et le rôle du peuple dans tous les grands événements et les grandes luttes qui ont scandé son histoire depuis la fin du Moyen Âge : les guerres, l'affirmation de l'État, les révoltes et les révolutions, les mutations économiques et les crises, l'esclavage et la colonisation, les migrations, les questions sociale et nationale.

  • Cette histoire des Etats-Unis présente le point de vue de ceux dont les manuels d'histoire parlent habituellement peu. L'auteur confronte avec minutie la version officielle et héroïque (de Christophe Colomb à George Walker Bush) aux témoignages des acteurs les plus modestes. Les Indiens, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile, les syndicalistes, les GI du Vietnam, les activistes des années 1980-1990, tous, jusqu'aux victimes contemporaines de la politique intérieure et étrangère américaine, viennent ainsi battre en brèche la conception unanimiste de l'histoire officielle.

  • Interventions 1961-2001 ; science sociale et action politique Nouv.

    Seule une critique radicale des formes actuelles de circulation de l'information peut permettre de sortir du désenchantement de la politique. Paradoxalement, les appareils de parti conçus comme des instruments de libération, individuelle et surtout collective, ont très souvent fonctionné comme des instruments de domination, à travers notamment la violence symbolique qui s'exerçait en leur sein. C'est pourquoi la priorité doit être d'élever la conscience critique des mécanismes de violence symbolique qui agissent dans la politique ; et, pour cela, de divulguer largement les armes symboliques pour se défendre contre la violence symbolique - et de se libérer, si besoin, des « libérateurs ».

  • Nos leaders d'opinion ont une théorie pour expliquer les comportements de certains de nos concitoyens, qui exaltent la sagesse des foules - et, cela va de soi, sont racistes, sexistes et homophobes. Ces égarés, assurent-ils, agissent sous l'emprise d'une doctrine rétrograde, le « populisme » ; et leurs adeptes sont des bourrins incultes qui ont une dent contre leurs congénères instruits. Le populisme est en guerre contre la pensée moderne et le progrès. Il est complice de la diffusion du mal, pour ne pas dire qu'il est le mal lui-même.
    La façon dont nos progressistes autoproclamés mésusent et abusent désormais du mot « populisme » prouve qu'ils se sont résolument tournés contre leur héritage démocratique. La démocratie pose un problème, expliquent-ils, parce qu'elle permet au peuple de faire fi de l'autorité des experts.
    Le paysage politique est cul par-dessus tête, mais le combat reste le même : le vrai sujet, ce sont les privilèges des élites, et le populisme est peut-être le remède permettant de nous en délivrer.

  • Comment des êtres sensés peuvent-ils croire en des choses qui n'existent pas ? En rapprochant la « fabrique de la race » (« racecraft ») de la sorcellerie (« witchcraft »), les soeurs Fields montrent l'impasse où s'enferment la plupart des approches de la race, y compris celles qui la considèrent comme une « construction sociale ». Les Américains ne croient plus à la sorcellerie, mais ils croient encore à la race et ne cessent de recréer les conditions concrètes qui la rendent évidente et impossible à contester.

    Pilier de la littérature consacrée à ce sujet aux États-Unis, cet ouvrage est une leçon de méthode pour aborder une question toujours complexe.

  • La révolution à venir ; les assemblées populaires et la promesse de la démocratie directe Nouv.

    « De nos jours, la politique se résume à une course aux mandats électoraux, où des partis hiérarchisés et bureaucratiques se battent à grands coups de programmes de «justice sociale» ineptes qu'ils brandissent à chaque campagne pour capter un «électorat» quelconque. Une fois aux affaires, leurs programmes dégénèrent en autant de «compromis». À cet égard, la plupart des partis verts d'Europe n'ont été que marginalement différents des partis parlementaires traditionnels. Les partis socialistes, quels que soient les noms qu'ils se sont donnés, ne se sont pas non plus montrés bien différents de leurs adversaires capitalistes. Ainsi, la déprimante indifférence de l'opinion publique européenne et américaine - son caractère «apolitique» - est bien compréhensible : ne s'attendant pas à ce que leur bulletin ait beaucoup d'effet, les gens qui votent se tournent généralement vers les partis bien établis car, en tant que centres de pouvoir, ces derniers semblent en mesure de produire des semblants d'avancées dans des domaines concrets. Quitte à voter, raisonne-t-on, pourquoi gaspiller son bulletin pour une organisation marginale alors qu'elle présente toutes les caractéristiques des organisations d'envergure et que, si jamais elle rencontre le succès, elle finira elle aussi par se corrompre ? » Pendant plus de quarante ans, Murray Bookchin a imaginé une politique de gauche qui s'appuierait sur des assemblées populaires et répondrait ainsi aux aspirations démocratiques de la population. Son travail a influencé un large éventail de penseurs politiques et de mouvements sociaux.
    Avec un avant-propos de l'autrice des Dépossédés, Ursula K. Le Guin, La Révolution à venir rassemble pour la première fois les essais de Bookchin sur la liberté et la démocratie directe, offrant une vision politique audacieuse qui vient alimenter la discussion à un moment où la question du renouveau de la démocratie est de plus en plus débattue.

  • « Sur le terrain de la «race», toute prise de position est perçue comme une concession à l'adversaire, voire à l'ennemi. L'urgence d'y voir clair n'en est que plus grande. D'abord parce que le langage identitaire est devenu incontrôlable et peut servir toutes les manipulations. Ensuite parce que dans les discours publics, la «race» fonctionne désormais comme une variable bulldozer qui écrase toutes les autres. Enfin parce que le langage identitaire prive le combat anti-raciste de son référent universaliste. Notre ambition est d'éclairer comment les sciences sociales d'aujourd'hui peuvent subir cette évolution ou y contribuer, et de rappeler qu'on ne peut rien comprendre au monde dans lequel nous vivons si l'on oublie que la classe sociale reste le facteur déterminant auquel s'arriment les autres dimensions de l'identité des personnes. »

  • Jamais le démantèlement de l'école publique n'a été aussi brutal et implacable que sous le mandat d'Emmanuel Macron. Peut-être la perte du sens de l'enseignement public n'a-t-elle pas permis d'y opposer les résistances nécessaires du côté des enseignants et des parents, des médias et de l'administration. Toujours est-il que les enfants des catégories populaires ont été les premiers sacrifiés. Même si la promesse de la démocratisation scolaire n'a jamais été complètement tenue, il ne faut pas en abandonner l'ambition, sans laquelle aucune société égalitaire n'est possible.
    Après avoir posé l'état des lieux (déplorable) laissé par la dernière mandature, ce livre revient sur les fondements des principes d'une éducation nationale, ceux des révolutionnaires de 1793 - principes généreux et audacieux, repris sous le Front populaire et après la Libération. Qu'en reste-t-il ? Sur quoi refonder une école qui retrouve son ambition de servir les masses ? Aux anciens défis se sont ajoutés des dangers tout aussi redoutables : puissance destructrice de l'idéologie néolibérale, obscurantismes religieux, enjeux de santé liés à la crise environnementale.

  • Les chiens de garde

    Paul Nizan

    L'actualité des Chiens de garde, nous aurions préféré ne pas en éprouver la robuste fraîcheur.
    Nous aurions aimé qu'un même côté de la barricade cessât de réunir penseurs de métier et bâtisseurs de ruines. Nous aurions voulu que la dissidence fût devenue à ce point contagieuse que l'invocation de Nizan au sursaut et à la résistance en parût presque inutile. Car nous continuons à vouloir un autre monde. L'entreprise nous dépasse ? Notre insuffisance épuise notre persévérance ?
    Souvenons-nous alors de ce passage par lequel Sartre a résumé l'appel aux armes de son vieux camarade : "Il peut dire aux uns : vous mourez de modestie, osez désirer, soyez insatiables, ne rougissez pas de vouloir la lune : il nous la faut.
    Et aux autres : dirigez votre rage sur ceux qui l'ont provoquée, n'essayez pas d'échapper à votre mal, cherchez ses causes et cassez-les." Serge Hamili Extrait de la préface.

  • Eric Hobsbawm corrige les amnésies nées de la chute du mur de Berlin. Refusant la vision désespérée d'un XXe siècle réduit à une succession de guerres et de massacres, l'historien rappelle les grandes avancées de l'humanité : non seulement la chute des empires coloniaux, mais aussi les conquêtes sociales issues des luttes ouvrières, ainsi que l'élargissement des droits politiques - dont l'avancée sans précédent de l'émancipation des femmes -, et bien sûr les révolutions dans les domaines des sciences, des techniques et des arts. Synthèse sans équivalent, ce livre s'oppose au pessimisme de la fin de l'histoire et maintient ouvertes les perspectives de changement des rapports sociaux.
    Cette réédition s'ouvre sur une préface de Serge Halimi : la question révolutionnaire a-t-elle ou n'a-t-elle pas disparu de l'histoire ? Elle inclut également un dossier de presse sur la difficile réception de l'ouvrage en France - notamment du fait des réticences des éditions Gallimard - et une postface synthétique de Nicolas Chevassus-au-Louis sur ce même aspect.

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  • Ouvrage majeur de Paulo Freire, ce livre présente quelques aspects d'une pédagogie élaborée non seulement pour les opprimés, mais avec eux, et dans le cadre même de leur lutte perpétuelle pour affirmer leur humanité. À l'image d'autres grands pédagogues, en premier lieu Célestin Freinet, Freire rappelle que projet éducatif et projet social sont indissociables. Selon lui, le but de l'éducateur est de donner aux opprimés les moyens de construire une conscience claire de leur position, et de rechercher avec eux les moyens de transformer le monde. Écrit en 1968 au Chili, ce texte irrigue encore aujourd'hui la pensée de la pédagogie critique partout dans le monde.

  • « L'aspect le plus novateur et le plus controversé du soutien des anarchistes radicaux à la politique urbaine des chômeurs est peut-être leur approbation des actes illégaux de la population, qu'ils appelaient «crime social» ou «appropriation prolétarienne». Il s'agissait fondamentalement d'une lutte de défense spontanée menée par les chômeurs, dont «la dernière option décente» était de «s'associer avec d'autres chômeurs pour conquérir de force leur droit à la vie». Cette idéologie de l'action entraînait une attitude méprisante envers les mendiants. Un soir, Durruti provoqua un silence choqué dans le bar de La Tranquilidad quand, un clochard lui ayant demandé de l'argent, il fouilla dans la poche de sa veste pour en sortir un énorme pistolet qu'il déposa dans la main de

  • Ce livre propose une vision du monde social étroitement inspirée des analyses de Pierre Bourdieu, dont elle reprend en substance l'appareil conceptuel.

  • - Si l'on remet en cause le roman national, doit-on pour autant transformer les héros en méchants, ou peut-on nuancer, par exemple en replaçant les individus dans le contexte de leur époque ?

    - l faut présenter un tableau complexe. Mais pas trop complexe. Inutile de finasser pour parler de Hitler. Certains individus ont joué un rôle assez dépourvu d'humanité.

    - Donc Colomb, par exemple, est un méchant ?

    - Quand je décris Colomb, je n'omets pas qu'il était un homme courageux, un grand navigateur, qu'il a accompli un exploit. C'est un aspect des choses. Mais il y a un autre aspect : il a débarqué sur ce continent pour utiliser les gens qui vivaient là afin de rapporter des profits ; dans ce dessein il a mutilé, tué, réduit en esclavage. Oui, on peut l'humaniser. On peut parler de ses actions positives, ou de ses qualités personnelles. Mais à la fin, dans une approche éthique de l'histoire, si quelqu'un a commis des atrocités, on porte un jugement sur cela. Ainsi, on complète le portrait. On est plus proche de la vérité. » En 2007, le journaliste Ray Suarez a eu avec Howard Zinn une série d'entretiens autour de son oeuvre majeure, Une histoire populaire des États-Unis. Zinn revient sur divers épisodes, de la conquête du territoire à la « guerre contre le terrorisme » en passant par la révolution, la guerre civile, les luttes ouvrières des XIXe et XXe siècles, les guerres mondiales, la guerre froide ; et il développe sa conception de l'écriture de l'histoire. Une introduction parfaite à l'oeuvre de Zinn, où l'on retrouve sa manière inimitable d'aborder clairement et directement les questions les plus complexes.

  • Un état des lieux du marché de l'art africain : le plus pernicieux des marchés, et le plus symbolique des destructions que subissent les pays du Sud.

  • « La question essentielle qui se pose a` la gauche re´volutionnaire, ce n'est pas tant de savoir comment conque´rir le pouvoir que de savoir pre´cise´ment pour quoi faire. Parce que s'il ne s'agit que de redorer le blason d'une petite bourgeoisie en perte de cre´dit et de pouvoir d'achat, s'il ne s'agit que de permettre a` de nouvelles « e´lites » de se partager postes et pre´bendes, de plastronner sous les projecteurs, de mettre davantage encore a` la remorque de la petite bourgeoisie des classes populaires qui ne le sont de´ja` que trop ; s'il s'agit de continuer a` faire croire au « peuple de gauche », sous couvert de « libe´ration », de « progre`s », d'« ouverture au monde », de « de´veloppement durable », de « modernite´ », et autres slogans ineptes, que l'avenir du genre humain est voue´ au mode de vie made in USA, insane, schizophre´nique, totalement alie´nant et soumis aux exigences du capitalisme mondialise´, qui apparai^t aux petits-bourgeois comme l'objectif supre^me du progre`s humain, alors non, merci ! »

  • Je ne peux que suivre Emma Goldman quand elle déclare ne pas vouloir d'une révolution où elle ne pourrait pas danser. Mais au moins voulait-elle une révolution, sans laquelle de telles fins esthétiques et psychologiques ne bénéficieraient qu'à quelques-uns. Or les objectifs révolutionnaires et sociaux de l'anarchisme aujourd'hui souffrent d'une telle dégradation que le mot "anarchie" fera bientôt partie intégrante du vocabulaire chic bourgeois du siècle à venir : une chose quelque peu polissonne, rebelle, insouciante, mais délicieusement inoffensive.

  • « Tout mouvement a besoin d'une étincelle, d'un événement que les gens percevront comme le symbole de leurs propres expériences et qui les rassemblera. Rares sont ceux qui auraient pu prévoir que le meurtre de Mike Brown par un policier blanc déclencherait une rébellion dans la petite ville de Ferguson. Peut-être était-ce l'inhumanité de la police qui laissa pourrir son corps sous le soleil d'août pendant quatre heures et demie. Peut-être était-ce l'équipement militaire - tanks, fusils mitrailleurs, réserves infinies de gaz lacrymogène - qu'elle opposa aux premières manifestations. Toujours est-il que dès le lendemain soir, la révolte éclata ; et les jours suivants, les manifestations se poursuivirent. Chaque soir, la police aspergeait la foule de gaz lacrymogène et tirait des balles en caoutchouc ; le lendemain, la foule se reformait. » Comment un mouvement contre les violences policières, qui visent avant tout les Afro- Américains, a-t-il pu émerger sous le mandat du « premier président noir », dont l'élection était censée inaugurer une période « post-raciale » ? Keeanga Yamahtta-Taylor brosse ici un portrait terrifiant de la persistance du racisme américain. Pour comprendre l'histoire du mouvement et les débats et tensions qui le traversent, elle insiste sur l'aggravation des conditions de vie des Noirs en particulier et des classes populaires en général depuis les années 1970 ; mais aussi sur la défaite des mouvements sociaux des années 1960 et l'émergence d'une élite politique noire prompte à réactiver les préjugés racistes d'une « culture de la pauvreté » attribuée aux Noirs. L'auteure défend le potentiel universaliste du mouvement #BlackLivesMatter : s'il vise d'abord les violences policières, il peut parfaitement rallier d'autres groupes sociaux à une lutte contre les élites - noires ou blanches - et pour la redistribution des richesses. Pour elle, la lutte antiraciste est tout sauf « spécifique ».
    Keeanga-Yamahtta Taylor est professeure assistante dans le département d'études afroaméricaines à l'université de Princeton. Militante antiraciste, féministe et anticapitaliste, elle est spécialiste de l'histoire politique des mouvements noirs, des mouvements sociaux et des questions d'inégalités raciales aux Etats-Unis. Elle contribue régulièrement à des publications telles que Jacobin, The Guardian ou New Republic. Récompensé par de nombreux prix et plusieurs fois réimprimé depuis sa sortie, Black Lives Matter est son premier ouvrage.

  • Dans ce livre, Pascal Engel défend un rationalisme sans lequel ni la pensée, ni le savoir, ni la démocratie ne sauraient véritablement survivre.

  • À la fin des années 1960, la concurrence internationale et la peur du déclassement transforment un populisme de gauche (rooseveltien, conquérant, égalitaire) en un « populisme » de droite faisant son miel de la crainte de millions d'ouvriers et d'employés d'être rattrapés par plus déshérités qu'eux. C'est alors que la question de l'insécurité resurgit. Elle va embourgeoiser l'identité de la gauche, perçue comme laxiste, efféminée, intellectuelle, et prolétariser celle de la droite, jugée plus déterminée, plus masculine, moins « naïve ».

    Cette métamorphose s'accomplit à mesure que l'inflation resurgit, que les usines ferment et que l'« élite », jadis associée aux grandes familles de l'industrie et de la banque, devient identifiée à une « nouvelle gauche » friande d'innovations sociales, sexuelles et raciales.

    Les médias conservateurs n'ont plus qu'à se déchaîner contre une oligarchie radical-chic protégée d'une insécurité qu'elle conteste avec l'insouciance de ceux que cette violence épargne. Au reste, n'est-elle pas entretenue dans ses aveuglements par une ménagerie de juges laxistes, ­d'intellectuels jargonnants et autres boucs émissaires rêvés du ressentiment populaire ?

    « Progressistes en limousine » là-bas ; « gauche caviar » chez nous.

    Extrait de la préface de Serge Halimi

  • À une époque, un Américain moyen savait si l'économie montait ou descendait - car quand le pays prospérait, son peuple prospérait également. De nos jours, ce n'est plus le cas. Du milieu de la Grande Dépression à 1980, les 90 % les plus pauvres de la population, un groupe qu'on pourrait appeler « le peuple américain », récupérait 70 % de la croissance du revenu du pays. Regardez les mêmes chiffres depuis 1997 - du début du boom de la Nouvelle Économie à aujourd'hui - et vous verrez que ce même groupe, le peuple américain, n'a absolument rien empoché de la hausse du revenu de l'Amérique.
    Après Pourquoi les pauvres votent à droite, Thomas Frank analyse cette fois l'abandon des classes populaires et des syndicats par leur parti historique, les démocrates. On y voit le prix payé par les laissés-pour-compte du remplacement du modèle industriel par celui de l'« économie de la connaissance » : comment le choix qui a été fait par les démocrates de recentrer leur programme sur les classes sociales riches et cultivées a eu pour effet un divorce entre les classes moyennes progressistes et les classes populaires. Comment aussi l'instrumentalisation de l'antiracisme et une augmentation des inégalités sociales et de richesses a repoussé l'électorat ouvrier blanc des démocrates vers un parti républicain kidnappé par Donald Trump.
    Journaliste et essayiste, cofondateur et rédacteur en chef du magazine The Baffler, Thomas Frank écrit régulièrement pour Le Monde diplomatique, Harper's o u The Guardian des articles d'analyse sociale et politique de la situation américaine. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, il a publié en français Pourquoi les pauvres votent à droite (Agone, 2001) et Le Marché de droit divin (Agone, 2003).

  • Une vulgate ancienne, mais constamment réactualisée jusqu'à nos jours, voudrait imposer l'idée délétère selon laquelle l'étude de l'histoire devrait avoir pour objectif de faire aimer la nation.
    « Histrions de la cour du prince et éditorialistes de gouvernement s'entendent pour fustiger les universitaires étrangers à la mission patriotique et déconnectés de la réalité sociale (et dont les plus heureux vendent péniblement leurs livres à quelques centaines d'exemplaires). Cette dernière critique, du moins, n'est pas fausse. Beaucoup d'historiens, plus assidus à faire fructifier leurs carrières académiques qu'à diffuser le produit de leurs recherches, n'ont en effet jamais vraiment pris la mesure de leur fonction sociale. Mais contrairement à ce que racontent les chiens de garde du roman national, celle-ci n'est pas nécessairement d'appuyer les manoeuvres politiques les plus réactionnaires.
    La recherche historique n'a jamais cessé d'être créative, inventive et parfois engagée. C'est en référence à ce potentiel que nous voulons réhabiliter le concept d'«émancipation», galvaudé jusque dans les discours des politiques «en marche».
    Que serait une histoire émancipatrice ? Ce petit livre rappelle ce que l'émancipation signifie et plaide pour que la discipline historique y prenne sa part.
    Il faut regagner du terrain sur ceux qui confondent histoire et propagande haineuse, histoire et courrier du coeur. Replacer l'histoire dans la lutte contre les dominations et se débarrasser du fatalisme qui nourrit l'ordre dominant. » Historiens et chercheurs, Laurence De Cock, Mathilde Larrère et Guillaume Mazeau ont donné ensemble plusieurs cours libres aux étudiants qui occupaient leurs universités contre « Parcours Sup ». Ce livre en est issu.

  • Ni aveuglement, ni erreur, le choix politique délibéré d'une poignée de responsables civils et militaires a été de maintenir le Rwanda dans la zone d'influence française, même au prix du soutien discrètement accordé à un régime ami en train de commettre un génocide.
    « La réticence des magistrats à mettre en cause des militaires français pour complicité de génocide s'est traduite par le refus, à l'été 2017, d'interroger l'amiral Jacques Lanxade, chef d'état-major des armées en 1994, et son adjoint chargé des opérations, le général Raymond Germanos, au motif que les militaires sur le terrain auraient décidé de façon autonome de leur action ou inaction. C'est méconnaître les réalités de la chaîne de commandement, puisque l'amiral Lanxade lui-même explique : «Les forces françaises au Rwanda exécutaient les ordres qu'on leur demandait d'exécuter.» » Vingt-cinq ans après les événements, ce livre rend compte du soutien français aux forces gouvernementales rwandaises avant, pendant et après le génocide des Tutsis. Il revient sur l'ambiguïté de l'opération Turquoise qui, après avoir laissé massacrer plus d'un millier de civils sur la colline de Bisesero, a aussi laissé partir vers le Zaïre les génocidaires - qu'elle a même été jusqu'à réarmer. Aujourd'hui encore, la plupart des acteurs politiques, quel que soit leur bord, continuent de se taire ou de nier l'implication de l'État français dans le génocide. Le combat judiciaire qui continue lui aussi pour rompre ce silence et mettre fin à l'impunité des responsables français et à celle des Rwandais suspectés de génocide - pour qui le territoire français est encore largement une terre d'asile - rencontre de nombreux blocages, parfois au coeur même de l'État.
    Raphaël Doridant est instituteur. Il contribue depuis dix ans à faire reconnaître la responsabilité de l'État français dans les crimes commis au Rwanda, en particulier à travers un travail de fond aux côtés des avocats de la FIDH et de Survie.
    François Graner est physicien. Il est auteur d'un autre ouvrage sur l'armée française au Rwanda : Le Sabre et la Machette. Officiers français et génocide tutsi (Tribord, 2014). Tous les deux sont membres de l'association Survie.

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