Le Bruit Du Temps

  • La récréation que fut pour elles l'écriture d'Orlando n'était pas même commencée que Virginia Woolf, au printemps 1927, songeait déjà à l'oeuvre «très sérieuse, mystique, poétique», qu'elle souhaitait écrire ensuite. Le livre, dans son esprit, s'est d'abord intitulé «Les Phalènes».
    Elle a alors «l'idée d'un poème-pièce: l'idée d'un courant continu [...], d'une histoire d'amour». Elle y pense en écoutant sur son gramophone les dernières sonates pour piano de Beethoven. Mais elle ne l'écrira vraiment que deux ans plus tard, lorsqu'elle aura trouvé le titre dé nitif. Le livre achevé, tel qu'il se présente et comme le montre magistralement la préface de la traductrice est moins un roman qu'une élégie, une composition musicale, où le rythme est premier.
    Du dehors, Les Vagues se présentent ainsi: neuf interludes annoncent neuf épisodes. Les interludes suivent la course du soleil, de l'aube au soir, les variations de la lumière, le rythme des vagues, l'état d'un jardin, d'une maison, le chant des oiseaux. Dans les épisodes, six personnages qui sont plutôt des voix, des fantômes qui hantent la romancière, comme ces phalènes venus battre contre la vitre dont l'image l'a tellement marquée: Bernard, Susan, Rhoda, Neville, Jinny, Louis, dans l'ordre de leur apparition. Chaque épisode marque un moment important de leur vie - enfance, école, université, dîner d'adieu, mort de Perceval ( gure centrale dont le modèle est  oby, le frère de Virginia, trop tôt disparu), vie, maturité, Hampton Court, monologue de Bernard. Comme l'écrit Mona Ozouf: «l'un des charmes du livre - au sens fort est magique du terme - tient à l'investigation, sans cesse déçue, sans cesse relancée, où il précipite son lecteur. Avec les indications fugitives de Virginia, nous nous ingénions à recomposer l'identité de chacun: l'éclat sensuel de Jinny, l'évanescence tragique de Rhoda, la plénitude maternelle de Susan, la solitude de Louis, l'homosexualité de Neville, le détachement de Bernard.» Mais il tient aussi au fait que ces «personnages» n'en sont pas, et que la  eur à sept pétales qu'ils composent avec Perceval n'est autre que la romancière elle-même dont ils sont aussi les re ets, chacun représentant une part d'elle-même. Le livre peut donc être lu aussi comme une autobiographie de l'écrivain, où la littérature est constamment présente, à travers chacune des six voix, à chaque âge de la vie. Écrire, pour Virginia Woolf, c'est, nous dit Cécile Wajsbrot : «s'insérer dans une lignée littéraire [...] et se placer aux côtés de Shakespeare, de Shelley, en explorant d'autres territoires, de brume et d'interdit, car les maîtres sont des aventuriers. C'est le pari des Vagues, ambitieux et secret, une autobiographie, une élégie, mais une autobiographie mystique - mystique de la littérature.»

  • Cette nouvelle traduction des Ailes de la colombe, après celle des Ambassadeurs (Le Bruit du temps, 2010) et de La Coupe d'or (Le Seuil, 2013) complète et achève la trilogie des grands romans de la dernière période de Henry James enfin retraduits par Jean Pavans. Dans la préface qu'il rédige pour l'édition dite de New York de ses oeuvres, sept ans après la parution du livre en 1902, James déclare : « je ne peux guère me souvenir d'une époque où la situation sur laquelle repose principalement cette fiction longuement développée n'a pas été vivement présente en moi.
    L'idée, réduite à son essence, est celle d'une jeune personne consciente de posséder une grande capacité de vivre, mais précocement frappée et condamnée, condamnée à mourir après un court répit, alors qu'elle est amoureuse du monde ; en étant de plus au courant de cette condamnation et en désirant passionnément «éprouver» avant sa disparition autant de fines vibrations que possible, pour obtenir ainsi, même brièvement et sporadiquement, le sentiment d'avoir vécu. » Dans ses carnets, James est plus explicite : ce sentiment d'avoir vécu, « ne peut-être bien entendu que la possibilité d'aimer et d'être aimée ». Dans cette nouvelle variation sur un thème qui l'a obsédé toute sa vie (l'écrivain n'est-il pas par essence condamné à manquer sa vie, étant condamné à ne la vivre qu'à travers les livres), l'innocente colombe (Milly, une riche héritière) triomphera du sordide complot ourdi contre elle par un couple d'amants désargentés. Densher, le jeune homme qui devait la séduire pour s'emparer de sa fortune, sera converti à l'amour véritable, il préférera la mémoire de la morte à la présence de Kate, son amante. Ce que Les Ailes de la colombe mettent en scène, écrit Mona Ozouf, c'est « la victoire du sentiment amoureux sur l'artifice », du « sentiment désintéressé sur le monde de la transaction » mais surtout la victoire « de l'invisible sur le visible ». « Les semaines que passe Densher à Venise, en tête à tête avec Milly, merveilleusement décrites ou plutôt suggérées par James comme suspendues hors de toute réalité, hors du temps, hors de tout mensonge avéré, mais aussi de toute vérité offerte, sont dans le roman comme une parenthèse utopique ». Comme le dit Densher luimême, il se passe, entre Milly et lui, « quelque chose de trop beau pour être décrit ».

  • En mars 1927, Virginia Woolf en train de corriger les épreuves de La Promenade au phare, dans l'épuisement où la laisse l'achèvement de chacun de ses grands romans, note dans son journal l'idée d'un nouveau livre : elle pense à un « temps télescopé comme une sorte de chenal lumineux à travers lequel mon héroïne devrait avoir la liberté de se mouvoir à volonté ». Elle ajoute que la veine satirique y sera dominante: un roman à la Daniel Defoe, où elle se moquera de son propre lyrisme. Ce sera Orlando, la biographie imaginaire d'un personnage dont nombre de traits sont empruntés à Vita Sackville-West (à laquelle elle est liée depuis plus d'un an) et qui, alternativement homme et femme, traverse plusieurs siècles de l'histoire de l'Angleterre avec le souhait d'obtenir la gloire, non par ses actes, mais par ses écrits. Le livre connaîtra un succès sans précédent. L'écrivain et biographe Peter Ackroyd en analyse parfaitement les raisons: «L'un des grands thèmes du roman réside dans la transsexualité d'Orlando. Depuis les Métamorphoses d'Ovide, il y a toujours eu un courant, dans la littérature occidentale, fasciné par ce type singulier de transformation qui représente le pur plaisir de l'invention, et du changement, comme si l'acte d'écrire luimême était une forme de libération. Il y a là une vérité profonde: «dans tout être humain a lieu une sorte de vacillation d'un sexe à l'autre», écrit Woolf. Mais, pour l'écrivain, un tel changement est aussi une source profonde d'énergie. C'est pourquoi Orlando est un tour de force d'une incroyable vivacité intellectuelle, où la gaieté et une inventivité fantasque donnent à voir ce qu'elle en a dit elle-même: ce sont bien là les «vacances d'un écrivain». On sent comment s'allège, à mesure qu'elle écrit, la pression qu'exerçaient sur elle ses pensées. Les phrases semblent presque amoureuses de leur propre audace; elles déferlent et, dans leur arti ce, créent de toutes pièces un monde qui fait penser à une tapisserie splendide dans laquelle évoluent les personnages.»

  • Rodmoor Nouv.

    Rodmoor

    John Cowper Powys

    Publié en 1916, ce grand roman psychologique, que Powys écrit en partie pour exorciser une forme de folie qu'il subit depuis l'enfance, explore magistralement les différents états de conscience d'un certain Adrian Sorio, à qui semble avoir été accordé un précaire répit avant l'inéluctable débâcle de son esprit : « Je sais que j'ai en moi quelque chose dont la vérité est démente... et qui mord les choses jusqu'à l'os. » Cet horizon tragique est dessiné dès l'incipit lorsque, de retour d'Amérique sans son fils, Sorio se laisse convaincre par sa jeune amante, l'élégante Nance Herrick, de l'accompagner dans l'East Anglia, à Rodmoor. Ce finistère au nom sinistre fait planer sur les premières heures du séjour une sourde menace. Il est habité par une petite communauté de gens bizarres : l'ancienne amante du père de Nance, Miss Doorm ; un camarade « efféminé » d'Adrian, Bathazar Stork ;
    Un docteur désabusé ; un prêtre empathique ; et par la richissime Mme Rensham dont le fils Brand séduit la demie soeur de Nance, et dont la fille Philippa, « prêtresse d'Artémise » à l'instinct destructeur, tombe amoureuse (le mot est faible) d'Adrian. Cependant, comme le souligne le titre, le seul véritable héros de ce roman « dédié aux mânes d'Emily Brontë » n'est ni un homme ni une femme, quand même nous retient le va-et-vient tourmenté d'Adrian entre les deux pôles (mondain et asocial) de sa vie sentimentale, c'est bien plutôt une envoûtante lande au bord de la mer, dans le Norfolk, à l'Est des « Hauts de Hurlevent ».
    Si complexes que soient en effet les protagonistes de cette histoire, ils sont soumis, au-delà de leur caractère individuel, à la grande loi des « flux et reflux » qui régit l'univers (« le bruit de la marée sur la plage de Rodmoor était l'arrière-fond de toutes choses ») ; c'est cette loi mystérieuse qui détermine leurs mouvements intérieurs, contradictoires et incessants, dont la cause leur échappe ; mais ils reconnaissent en eux l'emprise magnétique de ce paysage terraqué, fortement érotisé, et qui reflète le désir fou qu'à Rodmoor ils ont tous, ou presque, de détruire le contentement de leur propre vie : « On s'y désintègre, vous savez, on y perd son identité et on oublie les règles [....] Ce que nous cherchons, c'est la ligne de fuite... c'est la phrase même de mon livre. » Et il semble qu'en effet pour Powys la seule façon de s'évader des attaches familiales soit d'émigrer vers d'autres sphères subhumaines ou surhumaines, en somme, de se fondre dans la nature.

  • Nevermore Nouv.

    Nevermore

    Cécile Wajsbrot

    La narratrice de ce nouveau roman de Cécile Wajsbrot, une femme, traductrice, s'isole à Dresde pour traduire « Le temps passe », partie centrale de La Promenade au phare, de Virginia Woolf, dans laquelle la romancière anglaise tentait d'écrire le temps pur en évoquant ses ?????????? : la dévastation progressive d'une maison devenue inhabitée.
    Tandis que nous la voyons habiter peu à peu le texte et les lieux, et s'immerger dans les arcanes de la traduction, les fantômes qui peuplent la ville étrangère et ses propres fantômes intérieurs ne tardent pas à resurgir et à se mêler à son travail. Ainsi le thème de la disparition récente d'une amie écrivain dont le souvenir la hante s'entretisse au journal dans lequel elle note au jour le jour - comme on ne l'avait ??????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????
    Naissent des tâtonnements, des doutes suscités par la progression de son travail et par la tentative de s'approcher au plus près de la création d'un écrivain d'une autre époque, dans une langue autre. La lecture-commentaire de ce texte sur la dévastation du temps et la vie de la traductrice dans une ville jadis dévastée de la guerre ne font qu'un, sont intimement liés, retentissent sans cesse l'un sur l'autre.
    Un peu comme dans Mémorial, où, relatant un voyage en Pologne sur les traces de sa famille, elle parvenait à rendre une voix aux âmes des disparus, Cécile Wajsbrot réussit ici à rendre parfaitement justes, naturelles, les soudaines apparitions de l'amie qu'elle a perdue : on est troublé, ému, la grande réussite du roman est qu'à aucun moment cela ne paraisse forcé. Comme souvent, dans cette oeuvre, des thèmes secondaires viennent s'intercaler en contrepoint ou même au sein du récit principal et en accroître la résonance. Il en va ainsi des pages qui évoquent la High Line, à New York, pour évoquer un autre type de métamorphose engendrée par le passage du temps. Mais il faudrait citer aussi d'autres leitmotive : ainsi la catastrophe de Tchernobyl, qui est comme une accélération à plus grande échelle de la dévastation décrite dans « Le temps passe » ; ou, a contrario, un thème qui traverse tout le récit comme l'image même du rôle de l'écrivain, ou de sa traductrice : celui des cloches (et, plus généralement, de la musique) qui avertissent de l'imminence du désastre ou, après que celui-ci a eu lieu, subsistent comme les derniers vestiges d'une vie humaine dans les villes englouties.

  • Le texte qui justifie la publication de ce petit volume est un texte singulier, insolite, écrit par Paul Valéry, alors âgé de 25 ans, en 1896, au moment où paraît La Soirée avec Monsieur Teste. Cette courte prose, à la frontière de l'essai et du poème, est née d'un événement de 1894 - la bataille navale du Yalou au cours de laquelle la Chine fut défaite par le Japon déjà fortement occidentalisé - et de la lecture d'un essai de Lafcadio Hearn, « The Japanese Smile », que Valéry cite en épigraphe de ces pages. Passionné depuis longtemps par tout ce qui touche aux choses de la mer, le jeune homme voit alors son intérêt s'éveiller pour les rapports de force qui régissent les grandes puissances et agitent le monde en cette fin du xixe siècle. Dans ce choc entre la Chine et le Japon, c'est en réalité l'opposition Orient/Occident qui l'intéresse. Pour mettre en forme les réflexions que lui inspire l'essai de Hearn, Valéry imagine la rencontre en Chine, au bord de la mer, d'un narrateur occidental (qui parle à la première personne, comme s'il s'agissait de l'auteur lui-même), et d'un lettré chinois, qui lui expose les raisons pour lesquelles l'Occident aurait tort de voir dans cette défaite apparente de la Chine une preuve de sa propre supériorité sur l'Orient, bien au contraire. Dans les pages d'« Orient et Occident » qui complètent ce volume, Valéry reprend, un quart de siècle plus tard, cette idée d'une opposition entre la société occidentale, soumise à la loi de l'accélération, et la Chine, dont l'apparente inertie dissimule quelque chose de plus puissant que la « maladie d'inventions » des Occidentaux. Mais ce qui fait la richesse et le charme particulier du texte de jeunesse, c'est qu'il s'agit aussi d'une sorte de poème en prose. Écrit dans un style « à demi abstrait, à demi impressionniste », on peut le lire comme un « Monsieur Teste en Chine » et voir en filigrane, derrière l'éloge du lettré chinois, celui de son maître Mallarmé, cet être « qui eut les plus grands dons pour n'en rien faire » sinon les explosions d'étoiles de ses poèmes, à l'instar de la Chine qui a « inventé la poudre, pour brandir, le soir, des fusées. » Plus proche des « Notes sur la grandeur et la décadence de l'Europe » et de « La Crise de l'esprit », « Orient et Occident » développe la même idée dans une autre direction, combien plus actuelle, en s'inquiétant de ce que pourra être le nouvel équilibre du monde, dès lors que les Chinois auront été tirés de leur sommeil?.

  • Lorsqu'elle sonne à la porte d'Anna Akhmatova, le 10 novembre 1938, et pénètre pour la première fois dans l'appartement sordide de l'ancien palais où vit l'un des plus célèbres poètes russes du xxe siècle, Lydia Tchoukovskaïa a trente et un ans, Akhmatova quarante-neuf. Les deux femmes se sont déjà croisées mais ne se sont jamais vraiment parlé.
    Akhmatova connaît le père de Lydia depuis 1912 : Korneï Tchoukovski et elle ont fréquenté les mêmes cercles artistiques et intellectuels avant la révolution. Quant à Lydia, elle voue un culte à son aînée et sait par coeur un grand nombre de ses poèmes. C'est cette mémoire prodigieuse qui lui vaudra de devenir l'une des gardiennes de l'oeuvre d'Akhmatova, qu'elle connaît mieux que personne. Leur amitié commence au pire moment de la terreur stalinienne, qui les a toutes deux durement frappées à travers leurs proches. Dès lors et pendant ces presque trente années, elles vont se soutenir mutuellement dans le malheur. Mais ce qui les lie peut- être plus que tout, c'est leur amour pour la poésie et la langue russe. Chacune d'elles s'efforce de préserver l'authenticité de la pensée et de la langue au milieu d'un océan de mensonges : Lydia Tchoukovskaïa rédige Sophia Pétrovna, le seul roman sur l'année 37 écrit « à chaud », et Akhmatova, qui n'a rien publié depuis une quinzaine d'années, compose son Requiem qu'elle n'ose même pas confier au papier et qui n'existera longtemps que dans la mémoire de quelques amis.
    Or à partir de cette date et jusqu'à la mort de la poétesse en 1966, la jeune femme va tenir un journal dans lequel, à chacune de ses visites, elle note en rentrant chez elle, de mémoire, leurs conversations, les poèmes qu'Akhmatova lui récite, des détails de sa vie quotidienne. En dépit d'une période de dix ans durant laquelle les deux femmes ne se virent plus (de 1942 à 1952), les plus de mille pages de ces Entretiens quasi quotidiens constituent donc un témoignage sans équivalent, autant sur la personnalité d'Akhmatova, que sur une époque, et même plusieurs époques de l'histoire de l'Union soviétique (la Terreur, la guerre, le Dégel, l'affaire Pasternak, l'affaire Brodsky, les débuts de la dissidence).

  • Dès les années 1910, trois grands poètes russes, Goumiliov, Akhmatova et Mandelstam, liés d'amitié et réunis par une même conception de la poésie, énoncent les principes de l'acméisme, une nouvelle « école » poétique qui se démarque profondément tant du symbolisme alors dominant, que du futurisme qui va bientôt s'épanouir.
    Goumiliov, qui a été le mari d'Akhmatova et le père de son fils, est fusillé en 1921. Les deux survivants, Akhmatova et Mandelstam, vont eux aussi connaître des destins tragiques. S'admirant et se soutenant mutuellement dans les épreuves, ils resteront fidèles à cette amitié de jeunesse à laquelle la femme de Mandelstam, Nadejda, est très vite associée. Après 1938, date de la mort de Mandelstam dans un camp, les deux femmes restent seules pour affronter la guerre et de nouvelles persécutions, unies par le souvenir d'un passé commun, et surtout par la mémoire de Mandelstam toujours présent entre elles.
    Ce livre de souvenirs sur Anna Akhmatova, récemment retrouvé et totalement inédit en français, a été écrit par Nadejda entre les deux tomes des mémoires que nous connaissons, tout de suite après la mort d'Akhmatova en 1966. Nadejda nous livre un portrait de son amie vue à travers le prisme de l'affection. Les anecdotes, les détails, les conversations font surgir devant nous une personne humaine et vivante, une Akhmatova à l'esprit acéré et à l'humour corrosif, avec ses petits travers, mais surtout son courage face aux épreuves, sa noblesse intérieure, et son immense talent. Comme dans le premier tome de Contre tout espoir, la forte personnalité et la remarquable sensibilité poétique de l'auteur sont mises au service du poète dont elle parle.
    Il y a néanmoins plus que cela dans ce livre : les réflexions des deux femmes sur la peur, le courage, la liberté, la poésie ou la société soviétique en évolution, donnent à ce portrait une ampleur et une profondeur qui en font bien davantage qu'un simple essai biographique.
    Si elle ne l'a finalement pas publié, c'est sans doute qu'elle a souhaité en utiliser partiellement la matière dans le deuxième volet des mémoires, qui brosse un portrait plus général de l'époque dans laquelle avait vécu Mandelstam, et dont la tonalité est moins tendre que dans ces souvenirs plus intimes consacrés exclusivement à Akhmatova.

  • La Ballade des pèlerins est un très prenant récit d'aventure, celui d'un pèlerinage de Vézelay à Compostelle entrepris par une jeune femme et trois compagnons de route, un beau jour de juin du siècle passé, en un temps où un tel périple pouvait encore se faire dans des conditions très semblables à celles qu'avaient connues leurs prédécesseurs du Moyen Âge. Un voyage décidé par goût de la marche et de la nature, certes, mais surtout par désir « d'en finir avec des formes et des contenus religieux trop rabâchés, avec un langage devenu logorrhée, dénué de tout sens vital à force de vouloir donner réponse à tout ». Par cette volonté de redonner du sens aux mots en les confrontant à la rugueuse réalité des aléas d'une marche de plusieurs semaines, en s'interrogeant par écrit dans ce qui fut son premier livre sur les raisons de cet acte un peu fou, Édith de la Héronnière ouvrait en réalité le chemin d'un voyage autrement plus long, celui d'une oeuvre qu'elle poursuit aujourd'hui encore. Au fil des années passées à arpenter les pays et les pages, ni l'Italie, ni l'Inde, ni les États-Unis, ni même la Chine n'auront raison de son infatigable curiosité. Et, par certains aspects, les chemins qu'elle emprunte peuvent ainsi rappeler ceux d'autres écrivains-voyageurs, tel Nicolas Bouvier, qu'une prédisposition au cheminement ou une phénoménologie de la perception intuitivement menée élancent continuellement vers l'avant. Mais il faut insister sur ce que le pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle où cette ballade entraîne le lecteur n'a de sens que par l'enracinement profond et parfois douloureux de la spiritualité dans le corps. Comme au temps des pèlerinages médiévaux, les rencontres sont hasardeuses sur ces chemins de foi qu'arpentent marcheurs de tous pays et de toutes langues. Une sorte de cadence commune parvient pourtant à nouer les existences, pour quelques jours ou plus, autour d'une même détermination, d'une même en-allée - et le pied peu à peu impose son rythme à l'écriture. Les villages de pierre et les paysages roulent au fil d'une pensée qu'inspirent souvenirs de lecture ou figures saintes, dans un tournis parfois heurté que finit par apaiser le seul exercice de la marche. Il s'agit alors, dans l'écriture comme sur le chemin de Saint-Jacques, de faire de l'épreuve de la désillusion ou de la meurtrissure la substance même de l'ouvrage à accomplir. Ce livre reproduit la première édition de La Ballade des pèlerins, parue au Mercure de France en 1993, et lui adjoint un avant-propos de l'auteur, inédit.

  • Cavalerie rouge

    Isaac Babel

    Écoutant son mentor Maxime Gorki, qui l'avait incité à se frotter à la réalité, Babel suivit la campagne de Pologne en tant que correspondant de guerre du journal Le Cavalier rouge. De mai à septembre 1920, cet intellectuel juif porteur de lunettes accompagna à travers la Volhynie les cosaques de la 1re armée de cavalerie commandée par Boudionny. Ces quelques mois donneront naissance au livre qui a fait sa gloire et qui fut très vite traduit dans toutes les langues. Les textes de Cavalerie rouge, d'abord publiés séparément dans des revues et des journaux, furent rassemblés pour la première fois en recueil par Babel lui-même en 1926. Dans ces brefs tableaux que l'on pourrait rapprocher de certaines gravures de Goya, le style de Babel est éblouissant. Un de ses lecteurs de la première heure a noté qu'il pouvait parler aussi bien, dans le même paragraphe, de la beauté du ciel étoilé et des pires désastres de la guerre. Les exemples en sont innombrables dans Cavalerie rouge. Ce qui pourrait apparaître comme une fascination pour la violence relève en réalité d'une « passion de bête fauve pour la perception », de la volonté, chez l'artiste Babel, d'appréhender le réel sous toutes ses formes. L'écrivain est moins attiré par la violence des cosaques dont, en tant que Juif, il a été victime dans son enfance, « que par l'audace, le caractère passionné, la simplicité, et la franchise - et la grâce » dont ils peuvent aussi faire preuve. Il semble bien qu'il faille attribuer à Gorki ce conseil que Babel a suivi toute sa vie et que, dans un de ses textes « autobiographiques », il met dans la bouche d'un vieux correcteur d'imprimerie : « Un homme qui ne vit pas dans la nature comme le fait une pierre ou un animal n'écrira pas de toute son existence une seule ligne qui vaille quelque chose. »

  • Ce volume, paru pour la première fois aux éditions L'Alphée/villa Médicis en 1986, est composé d'un choix de douze « récits-souvenirs » tirés du volume Riccordi-Raconti publié par Mondadori en 1956. Ces textes en prose donnent corps à l'ambition même de Saba, qui souhaitait écrire une autobiographie à demi rêvée, ou ce qu'il appelait un « portrait d'inconnu ». Un premier groupe de récits est placé sous le signe de Trieste : la ville est le décor ou l'arrière-fond du monde merveilleux que l'auteur s'est obstiné à y voir ; un second est dominé par des figures d'écrivains (Leopardi, D'Annunzio, Svevo), par la passion de la littérature dans ce qu'elle a de quotidien et de fabuleux à la fois.
    « La lumière de tous les récits (sans parler du ton), écrit Gérard Macé, est la même : celle d'une rêverie où se détachent les silhouettes d'un jeune homme et d'un vieillard, qui ne cessent de s'affronter, de se faire souffrir, et d'implorer un mutuel pardon : ils se nourrissent de Saba lui-même, dont la grande inquiétude est peut-être d'avoir à devenir la figure paternelle ou tutélaire qui le hante. »

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  • La réception hors de Russie de l'oeuvre du poète Ossip Mandelstam (1891- 1938) - selon Nabokov «le plus grand de tous ceux qui ont tenté de survivre sous le pouvoir soviétique» -est en soi une page passionnante de la culture européenne. En France, Mandelstam est traduit ponctuellement une première fois dans la revue Commerce, dès 1925. Mais, pour que son oeuvre trouve en n la place qui est la sienne, celle de l'une des oeuvres poétiques les plus importantes du e siècle, il faudra attendre que le poète allemand Paul Celan reconnaisse en lui son frère et le traduise en allemand (1959), puis la publication de Contre tout espoir, les volumes de souvenirs de Nadejda Mandelstam à partir des années 1970. Dès lors, Mandelstam a été traduit assez abondamment mais chez plusieurs éditeurs et par des traducteurs divers. Il est devenu l'égal des grands phares de la poésie qu'il n'a cessé de célébrer: Dante, Villon, Pouchkine, Verlaine...
    La présente édition réunit pour la première fois, à la seule exception de la correspondance du poète, l'intégralité de l'oeuvre, entièrement traduite par Jean- Claude Schneider, éminent poète et traducteur auquel Paul Celan lui-même avait en quelque sorte passé le  ambeau en lui o rant en 1966 sa propre version de quelques poèmes de Mandelstam.
    Avec ces deux volumes, le lecteur français pourra en n circuler aisément des recueils de poèmes dont les titres lui sont peut-être familiers - La Pierre, Tristia, Les Cahiers de Voronej - aux récits en prose - Le Bruit du temps, Le Timbre égyptien, Le Voyage en Arménie - et aux essais, notamment à ses grands textes sur la poésie dont le plus célèbre est le magistral Entretien sur Dante. Et cela dans une traduction qui tente : « de ne rien perdre de cette langueni le ruissellement, ni la surprenante explosion sonore, et de ne rien lui ajouter qui l'alourdisse, la dilue, la paralyse». Mais il pourra surtout découvrir de nombreux textes moins connus, notamment les nombreux poèmes «non rassemblés en recueil ou non publiés» et tout l'éventail des passionnantes petites proses, depuis les «impressions de Crimée» et du Caucase jusqu'à sa «Préface auQuatrevingt-treize de Victor Hugo» et à son article sur «Scriabine et le christianisme».
    L'indispensable appareil critique, aussi discret que possible (notes, chronologie, bibliographie placés en  n de volume), est dû à Anastassia de la Fortelle, qui enseigne la littérature et la langue russe à l'université de Lausanne. Il parachève cette édition, préfacée par deux essais remarquables du traducteur, qui devrait devenir l'édition française de référence de ce grand classique de la littérature russe.

  • En longeant la mer de Kyôto à Kamakura [Kaidô-ki], qui n'avait jamais été traduit en français, est l'un des titres les plus emblématiques du genre appelé kikô. Les premières formes attestées de ces récits de voyage aux accents contemplatifs remontent au VIIIe siècle et mêlent, dès l'origine, passages en prose et série de poèmes.
    Daté du printemps 1223, En longeant la mer s'inscrit donc dans une tradition littéraire vieille de quelques siècles déjà. Les notations visuelles suscitées par la traversée des paysages de l'Empire du Soleil- Levant s'associent naturellement à une multitude de références plus ou moins explicites aux légendes et épisodes historiques liés à ces sites bien connus du lecteur très cultivé auquel s'adresse leur auteur.
    L'auteur anonyme du Kaidô-ki relate un itinéraire spirituel effectué le long de la côte japonaise. Ce voyage solitaire, accompli dans les modestes conditions auxquelles sa récente conversion au bouddhisme l'engage, nous fait ainsi parcourir un itinéraire d'une quinzaine de jours de marche, très concrètement décrit, mais sans cesse enrichi des réflexions que font naître en lui les sites chargés d'histoire. La langue érudite avec laquelle le moine s'emploie à consigner son voyage accumule les allusions à la culture de la Chine, pays voisin dont le raffinement est alors hautement estimé au Japon.
    Cette culture raffinée, dont le lecteur peut mesurer l'étendue grâce aux notes du groupe Koten, se marie à une sensibilité poétique d'une simplicité rarement égalée : temps de contemplation, sensations et rêveries trouvent une place précieuse dans le carnet de voyage de ce moine dont on ignore tout, même si certains indices font soupçonner qu'il était sans doute un proche d'un noble du nom de Muneyuki, dont la fin tragique est relatée dans le récit.
    Le groupe Koten et Jacqueline Pigeot ont déjà édité pour le Bruit du temps les trois volumes des OEuvres en prose de Kamo no Chômei en 2010. En longeant la mer de Kyôto à Kamakura vient ainsi s'ajouter à une bibliothèque japonaise déjà pourvue de six titres, avec les traductions de Sôseki et de Ryôkan dues à Alain Colas.

  • « Le Chant des Sirènes attire et inquiète les hommes depuis longtemps, comme s'il mariait étrangement la Berceuse, le charme qui endort périlleusement, et le Clairon, la puissance du réveil nécessaire pour échapper au péril. Mais ce Chant est un Discours, et d'abord celui du poème d'Homère, et sa mélodie vivante et mortelle est la musique d'une promesse de savoir. Tout se passe comme si la musique conservait en sa force irrésistible et insuffisante exactement l'ambiguïté du Chant des Sirènes : tantôt elle affaiblit et apaise celui qui en subit l'effet, lui promettant l'irrespirable cohérence du Savoir Absolu, tantôt elle le renforce et le relance dans la vie qui cherche son rythme et son sens pour ne pas en finir. Le langage même, qui occulte et rappelle les séductions de sa forme pleine de signification, est ce poème chanté où les noms contractent déjà le rêve ambigu d'un son où naîtrait le sens qui se dérobe. Chaque fois que nous parlons (énonçant, nommant) et écoutons, nous rejouons la scène du Chant XII de l'Odyssée : nous nous confions aux promesses des sons que l'humanité a organisés en langues et en musiques, sans jamais savoir pourquoi elles n'en finissent pas d'attirer et de nous engager à ne pas nous y abandonner. »

  • " Je n'ai pas envie de parler de moi, mais d'épier les pas du siècle, le bruit et la germination du temps...
    " Même s'il s'en défend, avec Le Bruit du temps, publié en 1925 et rédigé en Crimée dès 1923, Mandelstam signe son livre le plus autobiogaphique et donc la meilleure introduction qui soit à son oeuvre. Il y évoque le Pétersbourg d'avant la révolution et sa formation de poète : de la bibliothèque (russe et juive) de son enfance à l'étonnant professeur de lettres, V. V. Gippius, qui lui a enseigné et transmis la " rage littéraire ".
    Mais le livre est aussi une éblouissante prose de poète, qui annonce Le Timbre égyptien. Une prose où le monde sonore du temps (concerts publics, mais aussi intonations d'acteurs, chuintements de la langue russe) constitue la base du récit, une prose qui jaillit d'un regard à travers lequel le monde semble vu pour la première fois, avec une étonnante intensité. Mandelstam compose ainsi une suite de tableaux d'une exposition sur la préhistoire de la révolution.
    Le livre s'achève au présent sous une chape d'hiver et de nuit (" le terrible édifice de l'Etat est comme un poële d'où s'exhale de la glace "), face à quoi la littérature apparaît " parée d'un je ne sais quoi de seigneurial " dont Mandelstam affirme crânement, à contre-courant, qu'il n'y a aucune raison d'avoir honte ni de se sentir coupable. Pourquoi traduire une nouvelle fois Le Bruit du temps alors qu'il existe déjà deux traductions en français, l'une, médiocre, dans une anthologie de proses de Mandelstam intitulée La Rage littéraire chez Gallimard, jamais rééditée ; l'autre, extrêmement précise, par Edith Scherer, à L'Age d'homme, reprise dans la collection " Titres " chez Christian Bourgois ? Sans doute parce qu'il fallait faire appel à un poète pour donner à entendre dans une langue d'une grande richesse, la musique et l'éclat si particuliers de cette prose.
    Nous avons commandé cette traduction nouvelle à Jean-Claude Schneider, admiré de poètes allemands comme Hölderlin, Trakl, Bobrowski, qui avait déjà traduit de Mandelstam, à La Dogana, des poèmes de Simple promesse et surtout le magnifique Entretien sur Dante, précédé de La Pelisse.

  • Les ambassadeurs

    Henry James

    Le romancier américain lui-même considérait ce grand roman, paru en 1903, donc appartenant à sa dernière période, comme son chefd'oeuvre.
    Il l'écrit en 1909 dans la préface qu'il rédige pour l'édition dite de New York de ses oeuvres, et qui ne figurait pas dans la précédente édition française : « Par bonheur, je me trouve en mesure de considérer cet ouvrage comme franchement le meilleur, «dans l'ensemble», de tous ceux que j'ai produits. » Et de fait, c'est un de ses romans les plus brillants, les plus séduisants aussi. L'intrigue en est simple, même si l'analyse de ce qui va se jouer entre les divers personnages est, comme toujours chez James, extrêmement subtile. L'auteur la résumait ainsi : « En tout cas, cela me donne la petite idée d'un personnage d'homme âgé qui n'a pas «vécu», pas du tout, dans le sens des sensations, des passions, des élans, des plaisirs - et qui, en présence de quelque grand spectacle humain, quelque grande organisation pour l'Immédiat, l'Agréable, la curiosité, l'expérience, la perception, en un mot, la Jouissance, s'en rend, sur la fin ou vers la fin, tristement compte. » Ce personnage, ce sera Lambert Strether, un Américain envoyé comme « ambassadeur » à Paris pour y récupérer Chad, le fils d'une riche amie, dont on craint qu'il soit en perdition morale. S'il parvient à ramener le jeune homme en Amérique pour qu'il se voue à l'entreprise qui lui est destinée, sa récompense sera d'épouser ladite amie qui, déjà, finance la revue littéraire qui est la seule identité de cet homme incapable d'action.
    Mais l'on comprend très vite, dès les premières pages du livre, que Strether va faire des rencontres susceptibles de modifier le sens de sa mission.
    Et qu'il ne sera lui-même pas insensible aux séductions du « grand spectacle humain » qu'est Paris - « le Paris des boulevards, contemplés du second étage des balcons haussmanniens et des toiles impressionnistes » (Mona Ozouf) - merveilleusement évoqué ici par James.

  • Oeuvres complètes

    Isaac Babel

    Ce volume offre pour la première fois en français un panorama complet de l'ensemble de l'oeuvre. Notre édition se fonde sur l'édition russe d'Igor Soukhikh qui contient tous les textes en prose de Babel connus à ce jour, son théâtre, ses scénarii, ainsi que ses articles, discours, entretiens, notes et projets divers. Les textes ont été rassemblés non selon un ordre chronologique d'écriture ou de publication, mais selon les thématiques des cycles ou livres que Babel avait lui-même l'intention de composer.

    L'appareil critique, aussi discret que possible, est constitué de brèves présentations placées en tête de chacun des textes ou ensembles de textes. Les notices détaillées de chaque texte sont rejetées en fin de volume, suivies d'une biographie d'Isaac Babel, d'une chronologie de la parution de ses oeuvres, et d'informations historiques sur la ville d'Odessa, la campagne de Pologne et les derniers jours de la vie de l'auteur.

  • De février 1924 à mai 1925, Rainer Maria Rilke a choisi de se parler dans une autre langue que celle qu'il venait de porter à sa perfection dans les Élégies de Duino et les Sonnets à Orphée. La guerre l'aurait rendu sensiblement étranger au monde germanique. Désormais libéré de l'extrême tension que les Elégies avaient requis de lui pendant dix ans, il se découvre alors comme séparé du meilleur de lui-même et dans la nécessité de marquer son décentrement d'une manière d'autant plus radicale, peut-être, qu'une maladie incurable le désarme au fil des mois. Interrogé par un critique zurichois, Rilke explique quant à lui la conversion « à cet accord et à ce risque » par le désir, avant tout, d'offrir au canton du Valais, où il a trouvé refuge après des années d'errance, « le témoignage d'une reconnaissance plus que privée pour tout ce qu'[il] a reçu (du pays et des gens) ». Mais on aurait tort de ne voir dans son projet qu'une manière d'appuyer sa future demande de nationalité suisse, ou nourrir son désir « d'être plus visiblement lié, à titre de modeste écolier et d'immodeste obligé, à la France et à l'incomparable Paris, qui représentent tout un monde dans son évolution et ses souvenirs ». Pour marginale qu'elle soit dans son oeuvre, la voix des poèmes français est, de bout en bout, la sienne ; son attention aux choses suit le même mouvement d'accueil que dans ses grands livres, reconnaissant d'abord les objets les plus proches, ceux de sa chambre (lampe, table de bureau...) avant de nommer le grand dehors qui s'ouvre au seuil du « verger ».
    Les treize lettres de Rainer Maria Rilke à Jean Paulhan, retrouvées à l'IMEC et commentées par Bernard Baillaud, éclairent la genèse du recueil et rétablissent Paulhan dans son rôle de « parrain » de la poésie française de Rilke. Avec Madame Klossowska, l'éditeur en a de fait établi le sommaire, regroupant sous un titre de son invention, Vergers, ses préférences, à la fois, et l'ensemble des Quatrains valaisans écrits d'août à septembre 1924.
    Il s'agit de l'ultime recueil publié par l'écrivain de son vivant.
    Notre édition des poèmes suit l'originale, établie collégialement par Rilke, Jean Paulhan et Baladine Spiro-Klossowska (Éditions de la NRF, 1926).

  • Avec ce volume, nous inaugurons le passage progressif en collection de poche de certains titres épuisés en grand format de notre nouvelle édition des oeuvres de Léon Chestov, les rendant ainsi accessibles au public des étudiants en philosophie et en littérature.
    La Philosophie de la trage´die est son troisie`me livre, une oeuvre de sa premie`re pe´riode, publie´e originellement en 1901 dans Le Monde de l'art, la ce´le`bre revue de Diaghilev, puis en volume en 1903.
    Chestov poursuit ici la re´flexion amorce´e dans Shakespeare et son critique Brande`s, qui e´tait de´ja` « une apologie de la trage´die » telle qu'elle apparai^t dans Hamlet, Lear ou Macbeth. Son second livre, L'Ide´e du bien chez Tolstoi¨ et Nietzsche, rompait plus nettement encore avec l'ide´alisme en opposant la philosophie de Nietzsche, dont la rencontre l'a bouleverse´, a` la sagesse du romancier russe.
    Tolstoi¨ (encore vivant a` l'e´poque de la re´daction du livre) est e´galement pre´sent dans La Philosophie de la trage´die, mais Chestov s'attache ici, d'une manie`re si personnelle qu'elle trahit sans doute une expe´rience autobiographique, a` e´clairer chez le romancier de La Voix souterraine et chez le philosophe de Humain trop humain le moment ou` les convictions ide´alistes entretenues dans leur jeunesse se sont trouve´es bouleverse´es et ou` ils ont pe´ne´tre´ dans un domaine de l'esprit humain ou` les hommes n'entrent d'habitude qu'a` leur corps de´fendant. Or c'est la`, a` proprement parler, pour Chestov, le domaine de la trage´die.
    De`s ce moment, et c'est ce qui rend son oeuvre actuelle et prophe´tique, Chestov de´crit l'ide´alisme comme « semblable aux e´tats despotiques orientaux » : « Du dehors tout apparai^t splendide et ba^ti pour l'e´ternite´ ;
    Mais a` l'inte´rieur, c'est atroce. » Aux tenants de l'ide´alisme, c'est-a`-dire a` la quasi-totalite´ de la tradition philosophique, il pre´fe´rera donc toujours les Nietzsche et les Dostoi¨evski : ceux qui donnent la parole a` « l'homme souterrain » qui s'offense des lois de la nature et, dans la souffrance, cherche « la` ou` personne n'avait cherche´, la` ou`, selon la conviction ge´ne´rale, il ne peut y avoir que te´ne`bres et chaos », ceux qui brisent les chai^nes qui entravent l'esprit humain, avide de liberte´.

  • Virginia Woolf se lance dans cette biographie imaginaire, parodique et teintée d'humour de l'épagneul cocker de la poétesse Elizabeth Barrett Browning, en 1932, pour se délasser de l'écriture de son roman Les Vagues, qui l'a exténuée. S'appuyant sur les poèmes qu'Elizabeth a écrits sur son chien et sur la correspondance publiée des Browning, Virginia Woolf retrace la vie de Flush : sa jeunesse à la campagne avec Mary Russell Mitford ; son adoption en 1842 par Miss Barrett - atteinte d'une maladie mystérieuse qui l'oblige à rester alitée, prisonnière d'un père tyrannique - dont il partage la vie de recluse à Wimpole Street ; sa découverte de Londres où il est victime d'un enlèvement ; sa rencontre avec Robert Browning qu'il voit longtemps comme un rival ; sa fuite vers l'Italie avec la fidèle femme de chambre Lily Wilson après le mariage secret de sa maîtresse ; sa jalousie à la naissance de Pen ; enfin, sa vie paisible à Pise puis à Florence où Elizabeth a recouvré sa santé et sa liberté, et où Flush finit ses jours, heureux et libre lui aussi, au coeur des collines toscanes.
    Au contact d'Elizabeth, Flush observe et raconte, tantôt espiègle, tantôt jaloux, à la fois tendre et attentif. Ils partagent leurs émotions, leurs pensées et surtout ce que la vie recèle de poésie - les odeurs sont pour Flush ce que les mots sont pour Elizabeth.
    Biographie d'un chien, Flush est aussi une minutieuse reconstitution de la vie d'Elizabeth Barrett durant les années les plus sombres et les plus belles de son existence qui donnèrent naissance aux inoubliables Sonnets portugais. Elizabeth pourrait bien être ici la figure plus générale de la femme écrivain, voire de Virginia Woolf elle-même qui fut également victime des agissements tyranniques d'un père, d'une maladie mystérieuse, d'une quête désespérée du bonheur.
    À travers le regard de Flush, Woolf reprend donc les thèmes qui lui sont chers, esquissant une critique de la société victorienne et de la vie citadine, des codes qui la régissent et des conflits de classes qui l'empoisonnent, dénonçant l'oppression et la tyrannie des hommes dont les femmes peinent à se libérer. Mais surtout, et c'est sans doute sa plus belle réussite, Woolf révèle ici la richesse du flux de la vie intérieure et des instants fugitifs qui la traversent.

  • Souspente

    Alain Tudal

    La genèse de ce livre écrit par un enfant de treize ans est une manière de conte. À leur arrivée à Paris en 1943, la mère d'Antoine Tudal, Jeannine Guillou, et son compagnon depuis 1937, Nicolas de Staël, s'installent dans l'hôtel particulier de Pierre Chéreau, rue Nollet, dans le quartier des Batignolles. Pierre Chéreau est alors en exil en Amérique, son bien confisqué par les autorités allemandes ; c'est la galeriste Jeanne Bucher qui le leur fait ouvrir, avec son parc en friche où les gamins des rues avoisinantes viennent s'encanailler auprès du jeune Antoine. Ce petit franco-polonais qui se fait aussi appeler Antek est, d'après sa mère, « inattrapable en corps et en esprit ». Des tribulations dans les Carpates et dans le désert marocain de son enfance, il a gardé le goût incoercible de la grande vie et des immenses espaces.
    On dit qu'il tourne mal. Un larcin qu'il commet par voyouterie innocente à la veille de la Noël 1943, met en danger Nicolas de Staël (les lois en vigueur en font un apatride, et partant un potentiel gibier de camp de concentration). Aussi, pour qu'Antek tire une leçon morale du vol, sa mère, tout ensemble ulcérée et inquiète, l'enferme dans la mansarde de l'hôtel et lui sert les repas sur la marche haute de l'escalier. Au grenier il n'y a rien, sauf une grosse bibliothèque de poésie contemporaine : Gide, Michaux, Supervielle, Birot... Quand après six mois il descend de sa « souspente », c'est avec un cahier de poèmes éblouissants pour son âge, véritable don d'une nuit d'Idumée. Antoine Tudal a concentré sur quelques pages le regard aigu qu'il porte sur le monde adulte, et toute sa rage de la solitude, son angoisse devant un univers menacé par le silence. Pierre Reverdy, à qui l'on rapporte l'histoire, est tout de suite ému par cet enfant dans une mansarde qui, comme lui, aurait su reconnaître en la poésie « le seul moyen de combler l'abîme qui baille entre les choses ». Il alerte le peintre Georges Braque, qui décide de faire imprimer un choix de poèmes chez Robert-J. Godet. Cette édition de luxe, rehaussée par une lithographie de Braque, est l'occasion pour Reverdy d'approfondir dans une très belle préface « au ton d'ironie glacée » sa propre idée de la poésie.
    Notre édition de Souspente suit l'originale de 1945, qui n'avait jamais été réimprimée. Elle est enrichie d'un texte d'Anne de Staël, demi-soeur de l'auteur, et d'une note bibliographique d'Étienne Alain Hubert, éditeur des OEuvres complètes de Pierre Reverdy chez Flammarion.

  • Le projet d'un recueil consacré à son enfance à Odessa court à travers toute la vie et l'oeuvre de Babel. Il avait l'intention de le publier en 1939. Mais la plupart de ses manuscrits ayant disparu à la suite de son arrestation le 15 mai 1939, nous ignorons jusqu'à quel point le livre était achevé. Le présent ouvrage est une tentative de reconstitution - comme dans les OEuvres complètes éditées au Bruit du temps en 2011 - qui regroupe dix textes, parus pour la plupart dans des revues avec la mention, « tiré[s] du livre Histoire de mon pigeonnier ». Ces récits ne sont pas présentés selon l'ordre dans lequel ils ont été écrits mais, pour autant qu'il a été possible de le rétablir, selon un ordre chronologique correspondant à l'histoire personnelle du narrateur. Le plus ancien, « Enfance. Chez grand-mère », date de 1915, et les derniers de 1932.
    Celui qui a donné son titre au recueil, qui est l'un des chefs-d'oeuvre de son auteur, se réfère aux pogroms qui se déroulèrent en 1905, alors que le jeune garçon vivait encore à Nikolaïev. Comme souvent chez Babel, les moments de la plus grande plénitude, de la beauté la plus accomplie ne sont pas séparés de la violence du monde, comme si la littérature ne pouvait trouver sa plus grande intensité que dans la confrontation avec le réel le plus âpre. C'est aussi dans ces récits qu'il nous fait assister à la naissance de sa vocation de conteur : « Un jour, j'ai vu entre les mains du premier de la classe, Marc Borgman, un livre sur Spinoza. Il venait juste de le lire et ne pouvait s'empêcher de donner aux garçons de son entourage des informations sur l'Inquisition espagnole. Ce qu'il racontait était un savant baragouin. Il n'y avait aucune poésie dans les paroles de Borgman. Je n'ai pu me retenir et je suis intervenu. J'ai parlé à ceux qui voulaient bien m'écouter du vieil Amsterdam, de la pénombre du ghetto, des philosophes, des tailleurs de diamants. Beaucoup de détails de mon cru venaient s'ajouter à ce que j'avais lu dans le livre. Je ne savais pas raconter autrement. Mon imagination donnait de l'intensité aux scènes dramatiques, transformait les dénouements, et mettait du mystère dans les entrées en matière. »

  • Seule oeuvre de fiction écrite par Ossip Mandelstam, Le Timbre égyptien répond à une réflexion que l'écrivain a menée en 1922 sur « la fin du roman ». Ce texte est pour lui une sorte de démonstration de ce que devrait être une prose contemporaine, reflet du monde dans lequel il est désormais plongé. C'est le récit d'une journée dans la vie de Parnok, double ironique de Mandelstam, un de ces « petits hommes » d'une faiblesse héroïque, si fréquents dans la tradition russe depuis Gogol et Dostoïevski. Parnok déambule dans les rues de Saint-Pétersbourg à la recherche de sa « queue-de-morue » qui a mystérieusement abouti entre les mains d'un personnage officiel, le capitaine Krzyzanowski. Nous sommes au cours de « l'été Kerenski », en 1917, entre deux révolutions. Et déjà la ville tant aimée a pris des allures de cauchemar. Le temps est sorti de ses gonds. Par héroïsme, Parnok tente de sauver du lynchage un autre « petit homme », sans succès. Le récit se perd ensuite dans des divagations qui reflètent l'état d'esprit du personnage. Mais l'âpreté de ce monde où le froid et la peur envahissent tout, ne rend que plus fulgurants les éclats de lumière. Parnok, ce « prince zélé de la malchance », conserve jusqu'au bout le goût du Sud, de la musique. La parole semble pouvoir renaître. Lui-même est comparé à « un pépin de citron jeté dans une crevasse du granit pétersbourgeois ».
    La traduction publiée ici avait paru en France en 1930, deux ans seulement après la publication en langue originale en URSS, dans la revue Commerce. Nous reprenons ici l'édition parue au Bruit du temps en 2009, avec tout son appareil critique, en l'augmentant de quelques variantes inédites en français, traduites par Jean-Claude Schneider.

  • " Si par une soirée tranquille, à ma fenêtre, je pense à de vieux amis tout en contemplant la lune, et si j'entends les cris du singe, je mouille ma manche de mes larmes. Lorsque, sur les buissons, je vois des vers luisants, c'est comme si j'apercevais au loin les feux de pêche de Makishima, et le bruit de la pluie matinale ressemble bien à celui du vent qui secoue les feuilles des arbres. Quand j'entends l'appel des faisans, j'ai l'impression d'entendre mon père ou ma mère, et si je constate que même les cerfs des sommets de la montagne s'approchent tout près de moi sans crainte, je comprends à quel point je suis loin du monde. Quand je m'éveille et ranime le feu qui couvait sous la cendre, j'y vois comme un compagnon fidèle de mes vieux jours. Je ne suis pas dans une montagne bien terrible ni déserte, mais alors que la simple voix du hibou suffirait à m'émouvoir, que dire de ces paysages de montagne, infiniment variés selon les saisons ! Il faut ajouter que l'intérêt d'une pareille vie ne pourrait que accroître encore pour quelqu'un qui approfondirait ses pensées et essaierait d'acquérir un savoir profond. " Kamo no Chômei, Notes de ma cabane de moine, 1212.

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