Langue française

  • Pour les aficionados de Melville et de Guerne, la traduction que ce dernier a donnée de Moby Dick (en 1954 aux éditions du Sagittaire) est un monument indépassable : le traducteur-poète est allé jusqu'à s'initier au parler « salé » des matelots américains du XIXe siècle, tel qu'il se trouve consigné dans les anciens lexiques marins ; et surtout jusqu'à s'inventer un français hautement
    « melvillien », puisque le grand romancier aimait à dire qu'il n'écrivait pas en anglais mais en outlandish la langue du grand Ailleurs.
    Cette traduction, malgré un bref passage en collection de poche (1980), est restée la plupart du temps introuvable au cours du dernier demi-siècle. On envie déjà le plaisir et la surprise de ceux qui auront à découvrir sa riche et rude saveur : que reconnaîtront tous ceux qui ont fréquenté d'un peu près le vieil océan.
    Quant au livre lui-même resté à peu près inconnu du public au temps de Melville, il n'aura vraiment été découvert qu'au XXe siècle, où sa violente modernité paraissait enfin accordée à la période de tempêtes qu'inaugurait alors l'histoire jusqu'à passer aujourd'hui aux yeux de certains, aux yeux de beaucoup, comme le plus grand roman de la littérature américaine.
    Moby Dick, qui peut se lire comme le plus formidable des récits d'aventures, est en effet autre chose et bien plus que cela. Car par-delà les tribulations du capitaine Achab lancé a la poursuite de la Baleine blanche se profile une autre quête : celle d'une humanité embarquée de force à bord d'une histoire qui reste pour elle un mystère.

  • Ce n'est qu'en 1990, soit trois ans avant sa mort, que stegner aura rassemblé en volume l'essentiel de ses nouvelles - dont on n'a retenu ici que la plus haute fleur (cinq textes, pas plus).
    Il s'agit là pour la plupart d'oeuvres de jeunesse, l'écrivain avant assez tôt délaissé le genre pour se consacrer au roman puis à l'essai historique. quelques-unes d'entre elles peuvent néanmoins prétendre au rang de chefs-d'oeuvre - et d'autant mieux que s'y retrouve, à l'état natif en quelque sorte, le précieux minerai qui servira de matière spécifique aux romans. comme dans les grands romans de stegner, la vie est là, solidement campée dans le réel, charriant son lot d'espérances et d'épreuves.
    Jusqu'à cette heure inévitable oú l'on se dit que ce rien, justement, apparaît comme la seule vraie richesse qui vous restera bientôt entre les mains. la sagesse de stegner, cavalier peu bavard, prend sa source dans l'antiquité : du côté de chez les stoïciens. il y ajoute son humour, et sa très fraternelle mélancolie. un cocktail comme l'amérique n'en offre pas souvent. conclusion du washington post : " l'un des plus grands ! ".

  • Première édition en français des hymnes à la haine de dorothy parker : la plus belle volée de bois vert qu'une dame ait jamais flanquée à la société de son temps.
    Avec toute la délicieuse vacherie qu'on peut attendre de celle qui fut la princesse des années folles.

  • De tous les grands romans d'Inoué, l'un des plus ouvertement « aventureux » - mais non le moins désabusé le fait de savoir, dès la préface de l'auteur, que ces Rêves de Russie ne font que raconter une histoire parfaitement authentique ne consolant en rien, bien au contraire, la tristesse qui nous tient à l'instant de refermer le livre.
    A la fin du XVIIIe siècle, Daikokuya Kôdayû, capitaine du Shinshômaru , poussé vers le nord avec ses compagnons, fait naufrage aux abords d'une île située juste au sud du détroit de Béring. La moitié des survivants périt faute de pouvoir s'habituer au terrible climat. Les autres apprennent à vivre en imitant les sauvages de l'endroit et en se liant à quelques aventuriers russes exilés dans les parages, dont ils apprennent la langue et les coutumes. Les aventures du brave Daikokuya ne font que commencer.
    On le suit ensuite jusqu'aux rivages de la Sibérie, qu'il atteint à bord d'une embarcation de fortune ; puis jusqu'à Irkoutsk où l'un de ses compagnons, amputé après avoir eu les jambes gelées, se convertit à la religion orthodoxe ; et de là à Saint-Pétersbourg où il est reçu par la Grande Catherine en personne, avant d'être autorisé à regagner, après mille tribulations, son lointain archipel.
    Terrible retour où l'attend l'incompréhension des siens, leur suspicion et une solitude pire encore que l'exil.
    Inoué signe, avec ces aventures d'un Ulysse nippon - un Ulysse puni - l'un de ses livres les plus amers mais non le moins bouleversant.

  • Mars 1808 : la guerre s'étend en Europe, Napoléon a conquis le Portugal et menace désormais l'Espagne, son vieil allié. Les caisses de la Royal Navy se vident, alors qu'elle doit encore maintenir le blocus des ports ennemis et affréter d'autres bateaux pour lutter contre la traite des Noirs, suite au vote d'une nouvelle loi contre l'esclavage. Séparé de son épouse et de son enfant, tourmenté par la peur de devenir aveugle, le vice-amiral Sir Richard Bolitho reçoit l'ordre de se rendre au Cap de Bonne-Espérance afin d'y établir une force navale permanente. Il laisse derrière lui une société qu'il méprise et le souvenir amer d'une amitié trahie, pour embarquer sur un navire dont le sort est scellé, Le Pluvier-Doré, avec sa maîtresse, qu'il ne peut se résoudre à abandonner. Mais à bord, il n'est pas seul à fuir les tristes souvenirs du passé. Lorsque le navire fait naufrage au large des côtes africaines, un récif d'une centaine de miles devient le théâtre d'une lutte emblématique entre les innocents et les condamnés pour la survie, et la maîtrise du territoire.

    Douglas Reeman naît en Angleterre en 1924. À l'âge de 16 ans, il s'engage dans la Royal Navy avec laquelle il servira lors de la Seconde Guerre mondiale dans les campagnes de l'Atlantique et de la Méditerranée. À la fin de la guerre, il exerce plusieurs métiers, tels que loueur de bateaux ou policier. Il combat également pendant la Guerre de Corée puis rejoint la réserve. En 1968, dix ans après avoir publié ses premiers romans, ce passionné de romans maritimes de l'époque napoléonienne commence une longue et passionnante série, Captain Bolitho, qu'il signe sous le pseudonyme d'Alexander Kent (du nom d'un camarade tué pendant la guerre). Argumentation Avec ce roman (19e de la série, suite de Un seul vainqueur), se poursuit l'édition française du fameux cycle romanesque « Captain Bolitho », qui a valu à Alexander Kent le titre de « maître incontesté du roman d'aventures maritimes ».

  • Dix-septième aventure du Capitaine Bolith, où Alexander Kent se révèle depuis trente ans comme « le maître incontesté du roman d'aventures maritimes » (THE NEW YORK TIMES).
    Nous sommes à l'automne de 1805 et Nelson s'apprête à tendre aux français le piège que l'on sait au large du cap Trafalgar...
    Bolitho à Trafalgar ? Pas tout à fait, mais pas loin. On signale en Méditerranée la présence d'une escadre espagnole toute prête à secourir les Français coincés à Cadix. Bolitho n'assistera pas à la grande bataille ourdie par Nelson... mais contribuera de loin à la victoire en affrontant avec ses pauvres forces un ennemi qu'on n'attendait pas et y perd son vieil et fidèle Hypérion, coulé sous lui.
    Absent « ce jour-là » mais à l'honneur quand même.

  • Seizième volume de sa série " Captain Bolitho " - où Alexander Kent se révèle depuis trente ans comme " le maître incontesté du roman d'aventures maritimes ". (THE NEW YORK TIMES) Un tournant dans les aventures du fameux capitaine anglais, où se fait jour une mélancolie nouvelle : celle des fins de partie promises encore à quelques beaux orages - mais on devine entre les lignes que ce seront les derniers (la série, Alexander Kent l'a annoncé il y a longtemps, doit trouver sa fin le 21 octobre 1805 au large du cap Trafalgar).

  • Gilad Atzmon, musicien et philosophe de son état, a publié ce premier roman en 2001 dans son pays (Israël). Un pays qu'il n'aime pas beaucoup : installé en Grande-Bretagne depuis près de dix ans, il se déclare ouvertement anti-sioniste... et passe dans ces pages une terrible volée de bois vert sur les fesses de ses compatriotes.
    Soit l'aventure d'un jeune Israélien envoyé au front en 1973, à la veille de la guerre du Kippour, et qui joue les tire -au-flanc avec une telle maladresse qu'il finit bientôt dans la peau d'un héros national... L'histoire ne s'arrête pas là, car la grande affaire de ce nouveau Candide, on le devine très vite, n'est pas la guerre mais la baise. On apprendra ainsi, à le suivre au fil des années dans ses tribulations, quel plaisir un Juif digne de ce nom peut éprouver à quitter son pays pour s'installer en Allemagne et goûter sans remords à la blondeur aryenne ; quels avantages représente, à l'époque du tout-virtuel, l'amitié voluptueuse d'une poupée gonflable ; quel danger enfin menace notre société avancée (cette fois nous sommes en plein XXIe siècle : Israël n'existe plus, les Palestiniens ont gagné) où perdurent contre toute raison les valeurs démodées de l'érotisme direct... quand tout conspire à faire de notre aimable planète un gigantesque peepshow...

  • Revenue récemment au roman avec La Sorcière d'Exmoor (Phébus, 2002), Margaret Drabble, dent toujours dure mais coeur ouvert à toutes les compassions, persiste et signe avec ce livre, largement salué par la critique outre-Manche.
    L'héroïne de La Phalène est clairement donnée comme un double de la propre mère de l'auteur. Occasion pour Mrs Drabble de lancer quelques cruels coups de sonde dans l'histoire de ce XXe siècle qui a vu, dit-on, les femmes s'émanciper - mais dans une culpabilité qui laissait une place bien étroite à leur épanouissement intime. Occasion surtout de brosser le portrait d'un être violemment partagé, une sorte d'Emma Bovary des Midlands, intelligente et bridée pourtant par la convention provinciale, égoïste, odieuse même, et touchante dans la mesure où elle ne peut faire autrement que de refuser toutes les issues qui pourraient s'offrir à elle.
    Une insatisfaite qui s'accomplirait non dans la transgression mais dans la dépression chronique - dont elle tire au reste de réelles voluptés. Enfin, toutes faiblesses confondues, l'un de ces êtres têtus, indestructibles, qui sont à eux seuls des condensés du mystère humain.

  • Publié six ans après Dans le noir (finaliste en 1997 du prix Fémina/Étranger, et élu peu après par le magazine « LIRE » comme l'un des « 20 livres de l'année »), L'Abîme a reçu à Belgrade le prestigieux prix NIN - l'équivalent de notre Goncourt - et s'est vu comparer par la critique à La Marche de Radestzki du génial Joseph Roth.
    Roman inscrit dans l'histoire, plutôt que roman historique au sens ordinaire de l'expression, L'Abîme évoque la figure d'un prince malheureux : Mihailo Obrenovic, parvenu pour de bon au pouvoir en 1860 après le règne de son terrible père Miloch ; qui rêva un temps de moderniser son jeune pays échappé depuis peu au joug turc, mais qui entravé par de trop grandes espérances, trahi à la fois par sa volage épouse et par l'Histoire, s'enferma dans une solitude où il finit par s'engloutir. A l'image peut-être de son singulier pays, incapable de surmonter ses frustrations et qui, périodiquement, recourt à la solution du pire : le saut dans l'abîme.
    Tout l'art de la romancière consiste ici, comme en écho à la chute annoncée, à briser en fragments de miroir l'histoire qu'elle raconte - les lettres de la princesse Julie venant contredire le Journal intime de Mihailo, apporter un éclairage autre à ce qu'on appelle la réalité. cette somme insaisissable éternellement divisée par les regards que chacun porte sur elle.
    La leçon - on le devine même si l'auteur paraît n'en rien dire - vaut sans doute aussi pour le présent. On a envie d'ajouter, tant le climat de mélancolie du livre tranche avec la tonalité ordinaire des romans inspirés par l'Histoire, qu'elle vaut pour tous les pays et pour tous les temps : puisque l'art de gouverner les destinées humaines, après tout, n'est peut-être rien d'autre qu'un art de mourir.

  • Loin

    Lancelotta V

    Le moins qu'on puisse dire est que son passage au roman était attendu.
    Une histoire simple, comme les aime Lancelotta, mais racontée de façon à vous faire battre le coeur autrement que d'habitude. Martha aime les hommes mais échoue à les retenir auprès d'elle. Quand elle rencontre Edward, elle se dit que cette fois les choses ont changé : cet amour-là, débarrassé de tout ce qui n'est pas lui, ignorant superbement le reste du monde, elle ne l'a jamais connu. Et puis elle découvre qu'Edward a aussi une aventure avec sa soeur à elle : une aventure qui, très vite, s'avère être tout autre chose qu'une simple
    passade.
    On retrouve ici la très claire et très trouble magie d'En ce bas monde : la confidence d'une âme qui en dit peu et finit par livrer tout ce qu'elle aurait si bien voulu cacher l'impression que l'héroïne et le lecteur à sa suite ne cesse d'avancer en terrain miné et cet étrange stoïcisme (une révolte sans phrases) qui nous fait accepter d'un coeur presque tranquille l'échec d'une vie, quand toutes les illusions ont fini par s'envoler.

  • Il venait d'avoir vingt-deux ans, elle en avait près de trente-quatre, et ils étaient amants. Il était étudiant sans le sou, et elle, universitaire. Il était beau et insaisissable, elle ne manquait pas de charme, mais plutôt de personnalité. Il avait déjà eu pas mal de maîtresses, elle quelques amants. Il pouvait se montrer distant avec elle, même après l'étreinte, elle lui vouait un amour sans limites. Et puis un jour, il lui dit : " C'est fini ", pour ne jamais revenir. Il la laissa seule avec des souvenirs qu'elle se mit à ressasser jusqu'à la nausée, jusqu'au vertige, jusqu'au silence. D'une histoire apparemment banale à pleurer, Lydia Davis fait un chant d'amour. Elle analyse avec une exigence exemplaire et une sensibilité à fleur de peau les raisons d'une séparation. Deux questions reviennent comme un leitmotiv : Que sait-on de l'autre ? Que sait-on de soi ? Ses mots sont simples mais tranchants, et son regard se révèle d'une exceptionnelle acuité.

empty