Phebus


  • les compagnons de jéhu (1857) marquent pour dumas l'heure du grand retour au roman, après dix années vouées pour l'essentiel à quelques aventures journalistiques joliment ruineuses - un retour en fanfare, car le livres, de l'avis des connaisseurs.
    est l'une de ses plus fières réussites. ils constituent surtout le premier volet publié de la " trilogie des sainte-hermine ", qui depuis les blancs et les bleus jusqu'au chevalier de sainte-hermine (son grand roman perdu, retrouvé en 2005) embrasse la période cruciale de la révolution et de l'empire: trois récits que l'on peut lire dans l'ordre qu'on veut - dumas y a veillé - et qui figurent à ses yeux une manière de testament.
    l'épisode que retient cette fois le romancier nous conduit au 18-brumaire et à ses suites : oú la révolution, battue en brèche par le soulèvement royaliste. , va se trouver " sauvée " par une poignée de comploteurs rassemblés autour d'un général de trente ans. nous voici donc conviés à suivre. à la piste le brave roland de montrevel, dépêché en franche-comté par le jeune bonaparte pour mater l'armée invisible des compagnons de jéhu, qui tiennent le pays au nom du roi, détroussent les diligences et rançonnent les puissants de l'endroit avec un panache qui ne tarde pas à leur valoir la faveur du peuple.
    cavalcades, embuscades, trahisons sont bien sûr au rendez-vous et ont tôt fait de nous tenir en haleine. dès lors peut-on s'étonner de ce que ce roman, chouchou de tous les dumasiens avertis, ait fait de si brèves apparitions eu librairie depuis un siècle et demi. mais l'on se réjouira de ce que claude schopp, maître d'oeuvre de cette remise au jour, épluchant manuscrits et archives, se soit aperçu qu'on en avait jusqu'alors largement censuré le texte - qu'on découvrira ici dans une version enfin fidèle au voeu de dumas.
    et qu'on espère définitive.

  • Publié en 1722 - soit trois ans après Robinson Crusoé -, Colonel Jack est sans doute, aux côtés de Moll Flanders, la plus grande réussite de l'écrivain dans la veine picaresque.
    Rêvant d'une destinée éclatante, Jack, un gamin ramassé dans le ruisseau londonien, entend devenir à la force du poignet un authentique gentleman. Mais Defoe ne serait pas Defoe s'il se bornait à nous raconter le parcours d'un homme de caractère. Jack réussira, soit ; mais après s'être frotté à toutes les fripouilles, et avoir manqué cent fois de devenir fripouille lui-même. On ne s'étonnera pas que, chemin faisant, il emprunte quelques épisodes calamiteux le plus souvent à la vie de Defoe lui-même. En y rajoutant il est vrai une forte dose d'aventures de son cru : rapt, voyages forcés, engagements militaires (avec blessures), opérations commerciales du genre risqué, capture par un corsaire français, esclavage...
    A conseiller à tous ceux qui déplorent que l'existence soit si terne : le Dr Defoe s'entend comme aucun autre à soigner les maladies de langueur.
    Inexplicablement, ce chef-d'oeuvre tout de gouaille et de mauvaise éducation (traduit il y a plus d'un demi-siècle par Michel Le Houbie, qui se frotta aussi à Peter Cheney et à Conan Doyle) était resté absent des tables de la librairie depuis des lustres.

  • Joyce relisait ce livre chaque fois qu'il souhaitait s'empêcher de dormir. Un roman noir tout ce qu'il y a de classique en apparence (Le Fanu fut dans ce registre le seul rival de Wilkie Collins), mais ficelé à l'irlandaise, c'est-à-dire sans marchander sur les ingrédients indispensables : le whiskey, la mort violente et le surnaturel.
    Quelques messieurs plus ou moins distingués aiment à se réunir le soir au club, dans une bourgade des environs de Dublin, pour dire tout le mal qu'ils souhaitent au monde et tout le bien qu'ils pensent d'eux-mêmes jusqu'au jour où ils se retrouvent avec un joli crime sur les bras.
    Un thriller particulièrement retors qui se sert d'un fait-divers faussement banal pour nous rendre complices du pire ; en nous invitant à nous poser la seule question qui compte : « Comment tuer le temps ? » Que la bonne société victorienne en profite au passage pour se faire déculotter et fesser d'importance ne saurait nuire, on s'en doute, à notre plaisir.
    Mais Le Fanu a encore d'autres surprises dans son terrible sac qu'il n'est bien sûr pas question de révéler ici.
    Qu'un tel livre nous voulons dire d'une si violente modernité n'ait jamais été traduit en français à ce jour est à la fois consternant et rassurant : il nous reste encore (Elizabeth Bowen dixit) des chefs-d'oeuvre à découvrir !

  • Le succès de Seule contre la loi (révélé aux lecteurs de langue française en 1999 - soit plus d'un siècle après sa parution en anglais) montre clairement qu'il reste encore, parmi les inédits de Wilkie Collins, quelques grands livres à découvrir.
    Inventeur du thriller, sans doute - le plus " moderne " des romanciers du siècle passé (selon Borges en tout cas), l'auteur a concentré dans Cache-cache ses plus délicieux poisons. Dédié à Dickens, le rival et l'ami de toujours, le livre inaugure (en 1854) la grande période de création de Collins, et n'est pas loin d'annoncer La Dame en blanc. Fondé - une fois de plus - sur le thème de la révélation d'un secret de famille du genre inavouable, Cache-cache est surtout prétexte à la mise à nu d'un sentiment des plus troubles : le désir de vengeance - qui ne laisse en repos, comme bien l'on devine, ni les personnages ni le lecteur.
    Mystère, ambiguïté, humour (noir ou non) : les trois ingrédients du suspense selon Collins sont là - que reprendra plus tard à son compte le " disciple " Alfred Hitchcock.

  • Le talisman

    Walter Scott

    Paru dans la série Récits des croisés en 1825, Le Talisman fait revivre deux des plus grandes figures du XIIe siècle, le roi anglais Richard « Coeur de Lion » et le sultan kurde Saladin, mais aussi le Maître de l'Ordre des Templiers, Edith de Plantagenêt et Conrad de Montferrat. Le roman se déroule à la fin de la Troisième Croisade. Nous sommes dans le camp des Croisés en Palestine, fragilisés par les complots et alliances politiques autant que par la maladie de Richard. Le héros du récit, le pauvre écossais Kenneth, dit le chevalier au Léopard, est envoyé en mission pour discuter d'un éventuel traité de paix avec les Sarrasins. Il rencontre, combat puis devient l'ami d'un solitaire émir sarrasin qui pourrait bien être Saladin, caché sous un déguisement. Après quelques trahisons et une erreur qui aurait pu être fatale à Kenneth, le ciel s'éclaircira : on assistera à sa rédemption, le traité de paix sera signé et les traîtres seront jugés.

  • Ce bref roman (1847), admiré par Dostoïevski, n'avait jamais été traduit en français à ce jour.
    C'est pourtant grâce à lui que perdure le nom d'Alexandre Droujinine (1824-1864)... lequel s'emploie en ces pages à pervertir. Sans s'en donner trop l'air, les conventions romanesques de son temps... Constantin Sachs, à trente-deux ans, est un " homme d'âge " (ainsi pensait l'époque) qui a roulé sa bosse de par le monde et dont on vante " l'expérience ". Il s'éprend d'une très jeune fille, Pauline, naïve et jolie, qui a tout à apprendre de la vie.
    Il l'épouse, lui fait lire des romans " contestataires ", prêche à ses côtés au nom des idées nouvelles, de la liberté des moeurs... et découvre un jour qu'elle le trompe avec un jeune prince de ses amis. Le thème serait des plus classiques si Droujinine ne s'empressait de le détourner dans une direction non prévue. Sachs, beau joueur, cède la belle à son rival, mais y met une condition : que celui-ci s'oblige à la rendre heureuse.
    " C'est mon enfant que vous prenez, pas ma femme. Malheur à vous si mon enfant n'est pas heureuse... A sa première larme, à son premier soupir, vous êtes un homme perdu... " Ne révélons pas l'issue de l'affaire, elle est aussi troublante que le chemin scabreux où Droujinine, sans crier gare, a conduit insidieusement son récit. Dommage que le regretté Nabokov ne soit plus là pour répondre à notre curiosité : avait-il lu Pauline Sachs ? On l'y retrouve, pour ainsi dire, par anticipation.

  • Lorsqu'il a découvert Le Chevalier de Sainte-Hermine, l'oeuvre inachevée d'Alexandre Dumas, dans les feuilletons du Moniteur Universel, et qu'il a plus tard acquis une lettre autographe de Dumas traçant pour le directeur du journal le plan qu'il entendait suivre, Claude Schopp n'a eu de cesse, bien avant le succès de ce même Chevalier chez Phébus, d'écrire la suite et la fin des aventures d'Hector. C'est donc ici que nous retrouvons notre héros, l'ancien comploteur royaliste, dernier héritier d'une vengeance familiale, qui va peu à peu se rallier à Napoléon Bonaparte, parce qu'il reconnaît dans l'Empereur l'instrument aveugle de la Providence, tyran conduisant l'humanité vers la liberté...

    On ne présente plus Alexandre Dumas, quant à Claude Schopp, éminent spécialiste du même Dumas, c'est à lui que l'on doit d'avoir sorti de l'oubli, non seulement Le Chevalier de Sainte-Hermine, mais également les Vingt-quatre heures d'une femme sensible de Constance de Salm.

  • Un homme de bonne famille se débarasse sans effusion de sang de son épouse devenue encombrante, pour épouser une riche héritière. Une lecture astucieuse de la loi sufit à le rendre libre. Mais les femmes, même réduites au pire, possèdent des réserves insoupçonnées de courage et de clairvoyance.


    "Je vous le redis, découvrez Collins, l'ami, l'égal de Dickens". Olivier Barrot

  • Étrange destin que celui du Trafiquant d'épaves, un roman que Borges et Henry James rangeaient parmi leurs livres préférés, et qui en notre langue a souvent manqué sur les tables des librairies quand il n'était pas proposé au lecteur en version abrégée. Aucune longueur pourtant dans ce roman kaléidoscopique qui nous offre à la fois, sous le manteau d'une ample narration, maintes confidences autobiographiques, une enquête sur les bas-fonds de San Francisco, un roman d'aventures marines de la grande espèce, une intrigue policière ourdie de main de maître...
    Roman émouvant, surtout, car l'aventure est ici placée sous le signe de l'échec. Comme si Stevenson cherchait à nous rappeler, avant de prendre congé, que toute entreprise est un naufrage mais que le but du voyage, à tout prendre, importe peu, pourvu qu'ait soufflé aux oreilles du voyageur le grand vent du Mystère majuscule.

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