Belles Lettres

  • Outre leur valeur poétique, les 56 Hymnes contre les hérésies présentés ici révèlent la construction d'une tradition chrétienne, d'une « orthodoxie », l'élaboration d'une pensée théologique contre des systèmes de pensée des premiers siècles du christianisme considérés comme hérétiques, ceux de Bardesane d'Édesse, de Marcion et de Mani. Ils permettent en creux de mieux connaître ces mouvements au moment où se définit face aux « autres » l'orthodoxie de ce que l'on appelle « la Grande Église ».
    L'ouvrage est précédé d'une introduction qui permet de poser le contexte de naissance de ces hymnes écrits en syriaque - la forme d'araméen d'Édesse en Mésopotamie du Nord - et de montrer comment la tradition textuelle syriaque a émergé par un processus d'élaboration, fait de polémique et d'apologétique, d'attaques et de défenses, où certaines croyances ont été réfutées et d'autres soutenues.
    La traduction est accompagnée de nombreuses notes visant à expliquer le mode de fonctionnement des images et des symboles employés par Éphrem, à décrypter les références aux systèmes des adversaires, à étudier le style et les techniques polémiques de l'auteur. Le lecteur est ainsi introduit à l'écriture si particulière d'Éphrem en forme poétique très dense, qui procède par glissement d'images, mêlant allusions bibliques, scènes de la vie courante et éléments du monde naturel, et qui n'hésite pas à s'adresser directement aux destinataires de ces hymnes - les coreligionnaires rassemblés lors de la liturgie - ou aux hérétiques qui en font l'objet, par de vives interpellations qui viennent animer le texte et rappeler sa dimension performative. Ces notes permettent de saisir les subtilités de l'argumentation et d'entrevoir derrière la forme polémique les croyances des manichéens, marcionites et bardesanites principalement, mais aussi de groupes moins connus comme les quqites, présents à Nisibe et à Édesse.

  • Désespérant d'extirper des consciences la marque indélébile de l'oralité païenne, le savant religieux Mesrop Machtots décide de doter sa nation d'une écriture qui permettra de traduire la Bible et les Pères de l'Église. Ainsi les Arméniens deviendront un vrai peuple du Livre, aussi sûr des promesses de Dieu que l'ancien Israël.
    L'invention des lettres arméniennes en 405 est dépeinte par Korioun (vers 443), témoin direct de l'événement, comme une grâce théophanique, comparable au don de la Loi sur le Sinaï. Aussitôt Machtots favorise l'invention des alphabets géorgien et albanien. Désormais le christianisme caucasien devient indéracinable, malgré les persécutions zoroastriennes.
    Partagée entre la Perse et Byzance, l'Arménie recouvre son unité spirituelle. Simple parler local, l'arménien se hausse tout d'un coup au niveau des plus grandes langues de culture.
    Huit siècles plus tard (vers 1257), quand Vardan compose son Panégyrique, Machtots, le patriarche Sahak, leurs nombreux émules et disciples sont devenus des héros de légende. On les nomme les « Saints Traducteurs », que l'Église fête tous les ans. Ce sont les génies tutélaires de la nation. Leur labeur érudit a protégé l'identité arménienne contre les invasions étrangères et les tribulations de l'histoire. On leur prête de périlleuses pérégrinations en quête de la perle sans prix des paraboles du Royaume, et la paternité de toute science et de toute piété.

  • Un « dialogue sur le destin » attribué à Bardesane (154-222), le « philosophe araméen », est connu depuis qu'Eusèbe de Césarée en a signalé l'existence, à la fin du troisième ou au début du quatrième siècle et en a cité plusieurs extraits. Ce n'est cependant qu'en 1855 que l'ouvrage deviendra accessible grâce à l'édition et à la traduction anglaise, procurées par William Cureton, d'un écrit syriaque intitulé Livre des lois des pays, un dialogue dont le principal interlocuteur est Bardesane et dans lequel on retrouve un parallèle étroit, sinon littéral, aux passages cités par Eusèbe. Depuis la publication de Cureton, le Livre des lois des pays, volontiers qualifié de chef-d'oeuvre et considéré comme « le plus ancien texte syriaque après la Bible » (Rubens Duval), n'a cessé de susciter la curiosité et l'intérêt des spécialistes de la langue syriaque et de la littérature chrétienne ancienne, comme des historiens de la pensée. Dans ce dialogue mettant en scène des disciples et un opposant, Bardesane aborde de façon magistrale un des thèmes centraux de la réflexion théologique et philosophique de tout temps, la relation entre la providence et la toute-puissance divines, la liberté humaine et les contraintes de la nature et du destin. La polémique que Bardesane oppose au déterminisme et au fatalisme astral se fonde en bonne partie sur l'exposé des nomima barbarika, c'est-à-dire des moeurs, coutumes ou lois des « barbares ». Le Livre des lois des pays offre la version la plus développée de cet argument ethnographique, qui consistait à tirer parti de la diversité régionale des « lois » pour réfuter les astrologues et dont on attribue la paternité à Carnéade.

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