Les Belles Lettres éditions

  • « Voyez-vous, je ne suis qu'un pauvre gars, un type à qui l'on a donné le blessant surnom de Nossori l'abruti. Mais en vérité, Votre Excellence, je ne suis pas un mauvais ouvrier. Je sais bien que je suis bête, que l'on se moque de moi. Je manque peut-être d'audace, mais je ne mens pas, vous savez, quand je vous dis que je m'y connais en menuiserie. Laissez-moi faire, vous verrez. Laissez-moi construire la pagode. » Mêlant les registres du burlesque, du fantastique ou du mélodrame, les cinq récits de ce recueil, publiés entre 1889 et 1892, dévoilent un imaginaire singulier et inattendu. On y croisera un sculpteur hanté par l'image de sa fiancée, une mystérieuse tentatrice, une moniale amoureuse du Bouddha, un ascète dévoré par ses chimères et un charpentier bravant tous les interdits pour bâtir le chef-d'oeuvre de sa vie. Autant de héros marginaux aux prises avec un monde qui, douloureusement, leur échappe.

    Kôda Rohan (1867-1947) naquit à Edo (Tôkyô) dans une famille de petits fonctionnaires au service du shôgun, que la Restauration du pouvoir impérial de Meiji en 1868 appauvrit. Il reçut une éducation confucéenne dans une académie privée, tout en fréquentant les nouvelles écoles publiques mises en place par le gouvernement. Les difficultés financières de sa famille l'incitèrent à entamer une carrière de télégraphiste, qu'il interrompit brusquement pour se lancer dans l'écriture. Pendant une quinzaine d'années, il occupa une place de premier plan dans le monde des lettres, grâce à des récits rocambolesques dont lui seul avait le secret (Le Bouddha d'Amour, 1889 ; Le Chasseur de baleines, 1891 ; La Pagode à cinq étages, 1892 ; Le Grenier des atomes errant en bas monde, 1893 ; Histoire de deux jours, 1898 ; Vagues à l'assaut du ciel, 1903) et aux critiques pénétrantes qui lui valurent l'estime de ses pairs. L'avènement du naturalisme au sortir de la guerre russo-japonaise (1904-1905) précipita toutefois son éloignement de la création romanesque. Il se consacra alors davantage à la recherche érudite sur divers aspects de la pensée et de la culture sino-japonaise, au travail d'édition et de commentaire. Il est l'auteur notamment d'une monumentale étude sur l'oeuvre du poète Bashô. Il publia également quelques récits historiques (Le Destin, 1919 ; Chroniques en chaînes, 1941), prouvant qu'il n'avait rien perdu de sa verve de conteur.

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