• Outre leur valeur poétique, les 56 Hymnes contre les hérésies présentés ici révèlent la construction d'une tradition chrétienne, d'une « orthodoxie », l'élaboration d'une pensée théologique contre des systèmes de pensée des premiers siècles du christianisme considérés comme hérétiques, ceux de Bardesane d'Édesse, de Marcion et de Mani. Ils permettent en creux de mieux connaître ces mouvements au moment où se définit face aux « autres » l'orthodoxie de ce que l'on appelle « la Grande Église ».
    L'ouvrage est précédé d'une introduction qui permet de poser le contexte de naissance de ces hymnes écrits en syriaque - la forme d'araméen d'Édesse en Mésopotamie du Nord - et de montrer comment la tradition textuelle syriaque a émergé par un processus d'élaboration, fait de polémique et d'apologétique, d'attaques et de défenses, où certaines croyances ont été réfutées et d'autres soutenues.
    La traduction est accompagnée de nombreuses notes visant à expliquer le mode de fonctionnement des images et des symboles employés par Éphrem, à décrypter les références aux systèmes des adversaires, à étudier le style et les techniques polémiques de l'auteur. Le lecteur est ainsi introduit à l'écriture si particulière d'Éphrem en forme poétique très dense, qui procède par glissement d'images, mêlant allusions bibliques, scènes de la vie courante et éléments du monde naturel, et qui n'hésite pas à s'adresser directement aux destinataires de ces hymnes - les coreligionnaires rassemblés lors de la liturgie - ou aux hérétiques qui en font l'objet, par de vives interpellations qui viennent animer le texte et rappeler sa dimension performative. Ces notes permettent de saisir les subtilités de l'argumentation et d'entrevoir derrière la forme polémique les croyances des manichéens, marcionites et bardesanites principalement, mais aussi de groupes moins connus comme les quqites, présents à Nisibe et à Édesse.

  • Au milieu du IVe siècle, dans les communautés de Mésopotamie, la réforme liturgique mise en vigueur par le Concile de Nicée pour la célébration de la Pâques annuelle n'a pas fait disparaître tout à fait certains caractères natifs ni certains accents propres à la célébration judéo-chrétienne ; celle-ci focalisait sa mémoire davantage sur la Passion du Seigneur et sa Descente au Shéol que sur sa Résurrection.
    Bien que largement postérieures à l'Homélie sur la Pâque de Méliton de Sardes (CS 123), c'est de cette date Pâque quartodécimane primitive que, dans leur étonnant archaïsme, les Hymnes pascales d'Ephrem (306-373) nous font apercevoir les traits, et là ne réside pas le moindre de leur intérêt ? A bien des égards, leur témoignage gagne à être confronté à celui du douzième Exposé (sur la Pâque) d'Aphraate (SC 359).
    Si " l'anti-judaïsme " atteint ici un rare degré de virulence, il ne saurait occulter ni la rémanence de traditions rabbiniques, ni l'allure midrachisante de certaines concaténations scriptuaires, ni la richesse du symbolisme, ni le vivacité de la dramaturgie, ni surtout la fraîcheur et la virtuosité poétique avec laquelle est constamment évoqué Nisan (avril), le mois pascal et printanier, véritable protagoniste de ce recueil.
    Ephrem ne développe dans ce style ni sotériologie d'orientation paulinienne, ni, curieusement, théologie baptismale, de l'Exode, et, solidaire d'un siècle soucieux d'illustrer une théologie de la " victoire ", donne à l'événement pascal toute son orchestration cosmique.

  • Dans l'oeuvre conservée d'Éphrem de Nisibe (306-373), les recueils d'hymnes ici réunis, de par leur nature polémique, adoptent un ton virulent ou polémique qui tranche singulièrement avec les hymnes à caractère liturgique, généralement mieux connues. Il s'agit pour Éphrem, dans les cinquante-six Hymnes contre les hérésies, de combattre les « doctrines erronées » de trois hérésiarques : Marcion, qui opposait le Démiurge mauvais de l'Ancien Testament au Dieu bon du Nouveau, Bardesane, qu'Éphrem accusait de croire au fatalisme astral, et Mani, le fameux tenant du dualisme ontologique entre le bien et le mal. Quant aux Hymnes contre Julien, qui complètent le prochain tome, le Syrien y polémique contre l'empereur « apostat » dont le règne, bien que très court (361-363), avait constitué une menace pour le jeune empire chrétien initié par Constantin. Au-delà de ces controverses, parmi les thématiques théologiques et spirituelles qu'il développe, le Docteur syrien insiste sur la liberté de l'être humain et sur la valeur positive du corps, en évoquant l'existence chrétienne comme « chemin de vie » et en se montrant, une fois de plus, lecteur virtuose de l'Écriture sainte. Ce tome I contient les 29 premières hymnes Contre les hérésies, avec en regard de la traduction française le texte syriaque dans une composition fidèle à sa forme poétique.
    Dominique Cerbelaud, o.p., auteur de nombreux ouvrages, travaille depuis de longues années sur l'oeuvre d'Éphrem, dont il a déjà traduit plusieurs recueils, notamment dans la collection Spiritualité orientale.

empty