Alma Editeur

  • Quand, au XVe siècle, les Portugais franchirent le cap de Bonne-Espérance pour aborder le sous-continent indien ils ne disposaient guère de témoignages directs sur ces immenses contrées connues depuis l'Antiquité mais essentiellement légendaires. Très vite les Anglais, les Hollandais, les Français les Italiens et les Allemands leur emboîtèrent le pas. Marchands, diplomates, missionnaires, militaires et savants : ils furent nombreux à tenter l'aventure. Dans cette étonnante suite de portraits, Sanjay Subrahmanyam montre que leurs points de vue sur l'Inde - ou les Indes - dépendent largement de leur nationalité et de leur profession, sans compter les traits de caractère personnels. Du XVIe siècle jusqu'à la veille du XIXe siècle et de la colonisation britannique c'est tout un savoir sur l'Inde qui se constitua mais aussi une certaine manière de penser... l'Europe et le christianisme !

    Enquêtant aussi bien dans les registres des diverses Compagnies des Indes, que dans les archives des jésuites, les mémoires, les correspondances diplomatiques ou les communications des sociétés savantes, le grand historien indien étudie comment le regard européen (histoire, géographie, politique, religion) fut orienté par les collections de manuscrits, de peintures et d'objets qui passèrent de l'Orient à l'Occident. Il montre une nouvelle fois combien il est difficile de parler d'une « rencontre » des cultures : l'objet « Inde » construit par les Européens a nourri leur réflexion sur le langage, la religion et le commerce plus qu'il ne leur en a appris sur l'Inde elle-même. La connaissance que l'on a de l'autre doit toujours être comprise en tenant compte du contexte et des circonstances de la rencontre.

  • On sait les polémiques suscitées par la traite négrière et par la responsabilité des Européens et des Euro-américains dans l'esclavage et le commerce des esclaves. Randy J. Sparks élargit ce débat en revenant sur le terrain de façon dérangeante : au lieu de choisir les grands ports occidentaux du commerce triangulaire comme Liverpool, Nantes ou Middleburg, son attention s'est portée sur l'Afrique quand la traite atteint son zénith.
    Voici l'histoire du port d'Annamaboe, plaque tournante de la Côte-de-l'Or. Sans jamais perdre de vue la place de la traite dans l'économie-monde des échanges transatlantiques l'auteur fait revivre, avec d'étonnantes archives, ce que vécurent concrètement les hommes et les femmes de ce port où s'entrecroisent Anglais, Français, Danois...
    Tous contraints de négocier avec les grandes familles africaines qui jouent à merveille des uns et des autres. L'action se déroule aussi à Londres, à Paris et aux Amériques.

    Randy J. Sparks est également un conteur. On en jugera par les portraits croisés du fante « Corrantee », chef commercial et politique de la ville, et de Brew, son interlocuteur anglais, principal négociant de la place, toujours furieux de devoir transiger voire s'incliner « là où les Nègres sont maîtres ». On suivra également avec émotion le destin ou les fragments de destins que fait renaître une remarquable documentation. Annamaboe est au coeur d'une première mondialisation. C'est aussi le lieu d'une réalité violente qui nous parle aussi bien de la Côte-de-l'Or que de l'Europe. Comme l'ont remarqué les critiques américains, cette plongée novatrice dans la réalité d'un port esclavagiste africain, est paradoxalement « une nouvelle manière de décrire la naissance de l'Amérique ».

  • Voici d'abord le « Maure Meale », un prince de Bijapur (centre-ouest de l'Inde) réfugié auprès des Portugais de Goa à la suite de querelles dynastiques puis balloté d'un camp à l'autre au gré des conflits d'intérêts (1540-1570). En lui, et plus encore dans sa famille, s'entrecroisent et se contrarient l'Islam indo-persan et la triomphante Contre-Réforme des jésuites.
    Voici ensuite le voyageur, négociant et aventurier anglais Anthony Sherley (1565-1633), passionné de philosophie politique, de diplomatie et de commerce. Il devint prince à la Cour safavide d'Ispahan avant de connaître des fortunes diverses et de finir sa trajectoire comme amiral espagnol. Sanjay Subrahmanyam analyse la lucidité mais aussi les lubies d'un esprit remuant que l'Angleterre finit par écarter.
    Le livre se referme avec un personnage que Blaise Cendrars tenait pour le maître des bourlingueurs : l'aventurier vénitien Nicolò Manuzzi (1638-1720), tout à la fois marchand, artilleur et médecin autodidacte. Ces qualités lui permirent de briller à Delhi auprès du « Grand Mogol » et de rouler sa bosse à travers le sous-continent indien où il resta jusqu'à sa mort à 82 ans.

    À travers ces trois personnages se dessinent, non pas un choc des cultures ? thème que Sanjay Subrahmanyam récuse ? mais les débuts de la conscience moderne de l'altérité. Ne serions-nous pas tous étrangers, c'est-à-dire membre d'un groupe auquel nous n'appartenions pas à l'origine ? ou dont nous ont écarté l'espace et le temps, sans nous en séparer complètement ?

  • Liberté, liberté trahie

    Miranda Spieler

    • Alma editeur
    • 10 Mars 2016

    Lorsque la jeune Révolution française publie en 1789 la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, la Guyane est sans doute la plus obscure des colonies françaises. Ses frontières sont mal établies, sa superficie assez peu étendue. Les Indiens peu nombreux, se sont repliés dans les forêts, le commerce avec la métropole est réduit. Les autorités y dénombrent : 10 430 esclaves noirs, 253 enfants de race blanche, 483 personnes de couleur libres, 763 colons blancs de sexe masculin, 330 femmes blanches et 350 militaires.
    La déclaration des Droits de l'Homme est suivie de l'abolition de l'esclavage en 1794. Abolition sur laquelle, le Premier consul Napoléon Bonaparte revient en 1802, non sans contorsions juridiques. Entre-temps, dès 1791, la France a développé, à l'intérieur du nouveau cadre des Droits de l'Homme, un certain nombre de mesures touchant la citoyenneté - ou l'exclusion de celle-ci. Ce travail législatif se traduit par une réinvention de la notion d'émigré et par l'élaboration d'une nouvelle conception de la déportation. De ce bricolage juridique, la Guyane sera le laboratoire, véritable « sous-monde » construit sur un non-droit aménagé par les régimes successifs qui se succèdent au XIXe siècle. À l'ombre de la « liberté chérie », se développe un espace officiel de « liberté trahie ».
    Miranda Spieler est la première à s'être penchée sur les archives administratives mal conservées, mal connues et peu étudiées de la Guyane des XVIIIe et XIXe siècles. Elle suit avec attention le travail législatif et ses nombreuses contradictions, renforcées par des pratiques pour le moins brouillées et embrouillées. Aux esclaves ou anciens esclaves (l'abolition définitive est décrétée en 1848) s'ajoutent à partir des années 1820 les bagnards et forçats installés dans le « pénitencier » guyanais. Là encore, la citoyenneté est suspendue sans véritable issue juridique.
    Au travers du cas guyanais - qu'elle fait revivre de manière saisissante - Miranda Spieler met en valeur les contradictions et les non-dits de la citoyenneté, telle qu'elle s'est construite en France mais aussi, plus largement, dans les pays occidentaux. Liberté, Égalité, Fraternité - certes. Mais qu'en est-il en pratique ?

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